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dimanche 1 février 2015

Strange Days (Kathryn Bigelow, 1995)


A la veille de l'an 2000, Lenny Nero (Ralph Fiennes), un ancien policier sans importance, a sombré depuis sa séparation avec Faith (Juliette Lewis). Il reçoit la visite d'une proche de Faith, Iris, qui lui confie un film avant d'être assassinée. Nero et son amie Mace (Angela Bassett) découvrent qu'un complot autour de l'assassinat d'un rappeur pourrait impliquer l'ensemble de la police.

En dépit de ce que peut penser Nanni Moretti (ou en tout cas de l'énervement qu'il témoigne contre le film de Bigelow dans son Aprile), Strange Days est un film extrêmement intéressant dans lequel le génie côtoie le plus discutable. Sur le plan de la mise en scène, il s'agit d'une véritable démonstration de force de sa réalisatrice qui après un Point Break déjà exemplaire sur cet aspect vient ici confirmer sa place parmi les plus grands cinéastes d'action. Si l'on retient à juste titre la virtuose scène d'ouverture en caméra subjective dans laquelle le spectateur est embarqué au sein d'un casse qui tourne mal, tout aussi spectaculaire est la séquence durant laquelle Iris échappe aux flics lancés à sa poursuite ; en dehors de ces moments épousant un point de vue particulier, on notera également la poursuite dans le métro digne de French Connection ou l'affrontement sur le balcon qui réjouira tous ceux qui comme moi pensent que la cravate est une des inventions les plus néfastes de tous les temps. Si parfois Bigelow cède légèrement au pompiérisme (l'abus de ralenti durant les scènes de fin), il n'en demeure pas moins que Strange Days contient bon nombre de scènes capables à elles seules d'en justifier le visionnage.


Sur le plan du scénario - que l'on doit à James Cameron -, l'ensemble est plus inégal. Curieusement, la partie romance convainc d'avantage que le thriller technologique, en grande partie du fait de l'écriture originale du personnage de Ralph Fiennes. Faible, pleurnichard, pathétique et franchement masochiste, il compose un héros relativement inhabituel qui n'a de cesse d'être sauvé par une femme noire à la force digne de la Linda Hamilton de Terminator ou de la Sigourney Weaver de Aliens. La dépendance de Lenny aux films qu'il revend et sa manière de vivre par procuration en se repassant en boucle des bribes de son histoire d'amour font qu'on s'attache énormément à ce pauvre type aussi maladroit qu'héroïque quand il le faut. Globalement, le film est très bien joué avec une formidable Angela Bassett en femme androgyne, une convaincante Juliette Lewis et quelques seconds rôles qu'on apprécie particulièrement (Tom Sizemore, William Fitchner, Vincent d'Onofrio). En dépit d'un climat général tendu voire paranoïaque, les quelques tentatives plus humoristiques fonctionnent très bien ( " il a le cul tellement serré que quand il pète, y a que les chiens qu'entendent " ), tout comme les scènes musicales qui nous permettent d'entendre Juliette Lewis chanter - avec talent - du PJ Harvey.



Toutefois, d'autres facettes de Strange Days sont plus perfectibles. Le happy-end final est horriblement frustrant et tout ce qui avait été amorcé autour des tensions raciales, du risque d'émeute et de l'apocalypse liée à l'an 2000 retombe comme un soufflé. Les scènes de foule avec des figurants à dreadlocks ont un côté New Age extrêmement daté, tandis que la recherche du violeur-tueur est non seulement prévisible mais en plus totalement tirée par les cheveux (le plan du méchant est franchement idiot). Mais c'est surtout au niveau du rythme que l'ensemble pêche : passée les cinq minutes fantastiques d'introduction, le film s'enlise et il faut attendre une bonne heure pour que les personnages commencent enfin à s'agiter. Sans doute quelques scènes auraient méritées d'être coupées au montage, notamment celles ou Ralph Fiennes harcèle Michael Wincott et Juliette Lewis et qui finissent pas être redondantes. Strange Days est un de ces curieux films ou la somme des parties est probablement supérieure au tout qu'elles forment en l'état. Néanmoins, il s'agit encore une fois d'un très bel effort de Bigelow dont l'échec au box-office apparait comme extrêmement injuste. Il demeure également l'une des rares réussites du cyberpunk au cinéma.

lundi 10 novembre 2014

La Planète sauvage (René Laloux, 1973)



Sur la planète Ygam, la civilisation dominante est celle des draags, géants de douze mètres dont la vie est rythmée par les heures de méditation. Leurs enfants jouent avec des oms, humains maintenus à un stade primitif par les draags. Le jeune Terr, dont l'intelligence pose rapidement problème, tente de s'évader en ramenant aux oms sauvages un collier de connaissance draag.

Si il y a bien un domaine dans lequel le patrimoine cinématographique français ne parvint jamais à faire honneur à son pendant littéraire, c'est bel et bien la science-fiction. Qu'on pense aux romans de Verne, Rosny l’aîné, Maurice Renard ou Jacques Spitz et l'on constatera la cruelle incapacité de l'hexagone à illustrer ceux-ci. La Planète sauvage fait ainsi figure d'exception qui doit beaucoup à la réunion de talents qu'elle sut convoquer : le génial Topor au scénario (Le Locataire chimérique adapté par Polanski, c'est lui), Stefan Wul à l'histoire originelle, René Laloux à la mise en scène et Alain Goraguer à la musique. Signalons que la bande-originale du film est l'une des plus fabuleuses de l'histoire du cinéma français et que l'album est une merveille instrumentale qui n'a rien à envier à  L'Enfant assassin des mouches de Jean-Claude Vannier ou au Capot pointu de Michel Colombier. Le film fut réalisé dans le studio Jiří Trnka en Tchécoslovaquie et sur ce point, le rendu n'est pas totalement convaincant tant l'animation a vieilli et tant les personnages apparaissent comme figés (l'âge n'excuse pas tout et la comparaison avec les productions japonaises de l'époque est brutale). La monotonie du ton dans le doublage n'arrange rien et les voix exagérément neutres sont totalement inappropriées par rapport à l'univers du film.



Pour autant, La Planète sauvage est captivant lorsqu'il évoque les rapports entre les humains (ou plutôt les oms) et les draags. Certains hommes sont utilisés comme animaux de compagnie par les draags qui les traitent sans cruauté mais se méfient en revanche des oms sauvages, enchaînant de plus en plus fréquemment des " désomisations " qui font penser à une dispersion de pesticides sur des champs infectés d'insectes. Les oms sont d'ailleurs en position de faiblesse dans leur environnement et on n'est pas prêt d'oublier la scène de l'attaque d'une sorte de vautour-fourmilier géant dont la langue capture des humains sans défense. Ils n'ont que deux forces, leur nombre (ils grandissent beaucoup plus vite que les draags et par conséquent se reproduisent à une vitesse nettement plus élevée) et le fait que beaucoup de draags ne les considèrent pas comme étant assez intelligents pour constituer une menace, forces auxquelles s'ajoutent les connaissances draags dérobées par Terr. Si le film échappe au manichéisme en présentant des draags finalement plus proches de nous que ne le sont les oms, il est quelque peu dommage que l'influence de Topor ait conduit à des changements pas toujours pertinents par rapport au livre de Wul - la fin est moins crédible. Mais en ce qui concerne la réflexion sur un monde ou l'homme n'a qu'une place subalterne, La Planète sauvage est tout à fait à la hauteur d’œuvres plus célébrées telles que La Planète des singes.



Si La Planète sauvage n'a pas passé sans encombre l'épreuve du temps, elle n'en demeure pas moins l'une des tentatives les plus audacieuses et radicales de science-fiction française, qui échappe au manichéisme tout comme à la lourdeur et s'avère non dénuée d'une certaine force poétique (les courses pour échapper aux désomisations, la mort de la vieille dame, la formation des couples pour faire perdurer l'espèce). On peut regretter les difficultés connues par les piliers de l'animation française - Laloux, Paul Grimault - qui faute d'être soutenus par le système ne parvinrent pas à fournir de réelle alternative aux productions américaines et japonaises.

mercredi 9 juillet 2014

THX 1138 (George Lucas, 1971)



Dans un futur orwellien, THX 1138 (Robert Duvall) vit aux côtés de LUH 3417 (Maggie McOmie). Celle-ci décide d'arrêter de prendre les sédatifs imposés par le régime et encourage THX 1138 à faire de même, tandis que le mystérieux SEN 5241 (Donald Pleasance), chef de LUH 3417, semble vouloir intercéder dans les désirs d'évasion grandissants du couple.

Premier et plus obscur film de George Lucas, THX 1138 est fréquemment victime de la forte personnalité de son réalisateur, qui oblige les spectateurs à le juger par rapport à la filmographie de Lucas et particulièrement à Star Wars plutôt que comme l’œuvre forte et autonome qu'il est. On aime souvent d'autant plus THX 1138 qu'il est souvent l'antithèse de la direction plus commerciale et plus divertissante que prendra la carrière du cinéaste ; en réalité, cette division est quelque peu surfaite tant il y a beaucoup plus de points communs que l'on pourrait le penser entre son long-métrage expérimental et ses succès commerciaux. La séquence de poursuite finale est montée exactement comme l'attaque de l'Etoile Noire, le design de la planète et son uniformité évoquent l'Empire galactique (au contraire de l'Alliance Rebelle qui elle se caractérise par une diversité très forte) et le son des véhicules est pratiquement identique à celui des motos des stormtroopers du Retour du Jedi, ou des podracers de La Menace Fantôme, à ceci près qu'au lieu d'évoquer des mondes à échelle galactique, THX 1138 se concentre au contraire sur une société à taille réduite mais ou l’individualité est niée et ou le régime contrôle jusqu'aux pensées de ses habitants.



Thématiquement, si THX 1138 n'est pas sans convoquer un héritage littéraire assez évident (en plus de 1984, il a de fortes affinités avec le fondateur Nous Autres de Zamiatine, tels que l'idée des matricules), il parvient toutefois à se créer une identité propre. La place de la religion y est très originale : une sorte de confessionnal placé sous une image du Christ répète mécaniquement les mêmes mots avant de pousser les plaintifs à consommer plus et à produire d'avantage. Rarement lien aussi pertinent fut fait entre société de consommation, religion d’État et totalitarisme ; le système juridique y est absurde (SEN 5241 est emprisonné sur simple dénonciation, le procès de THX 1138 se fait sans qu'il ne puisse s'exprimer) à l'image de cette police robotique qui derrière des intonations douces cache la brutalité de ses méthodes de répression. Même la monnaie, qui voit son cours varier quotidiennement sans logique (on peut imaginer que l’État contrôle les fluctuations monétaires) ne sert qu'à acheter " le produit " qui ne semble avoir aucun impact réel, comme un point d'orgue d'une société ou l'utilité n'est plus qu'accessoire. La survie de THX est d'ailleurs intimement liée à l'économie puisque le système ne se désintéresse de lui qu'à partir du moment ou sa capture coûte trop cher et n'est donc plus conforme aux objectifs de rentabilité.



Là ou THX 1138 est le plus impressionnant, c'est dans la gestion de son budget. Les 700 000 dollars n'empêchent pas un travail sur le son et sur la couleur remarquables, l'omniprésence du blanc permettant à Lucas de matérialiser une sorte de désert incolore dans lequel THX et SEN se déplacent sans pouvoir en discerner le début ni la fin. Si les - réelles - audaces sont nombreuses, toutes ne sont pas totalement pertinentes. Le vocabulaire des habitants, sorte de charabia mathématique incompréhensible (" Un FT41 dans le secteur MV8, appelez les F90... ") finit par s’avérer lassant, tout comme l'absence de précisions sur des éléments cruciaux de la narration : comment THX et SEN ont pu parvenir à s'évader ? Quel est le rôle des hologrammes dans la société ? Pourquoi THX n'a t-il pas été condamné de même manière que LUH ?
A laisser trop d'enjeux sans réponse, THX 1138 apparaît parfois exagérément glacial, moins cohérent qu'un chef d’œuvre comme Brazil. La director's cut est également parfois gênante du fait de la juxtaposition de plans d'époque et d'effets numériques contemporains, d'autant plus que ceux-ci n'apportent que peu d'éléments importants. Néanmoins, THX 1138 est un superbe premier film qui même détaché de l'aura relative à son insuccès lors de sa sortie reste bien plus convaincant et radical que beaucoup de films de science-fiction contemporains (on ne parlera pas de son minable remake déguisé, le honteux The Island).


Hors-sujet : ceci est la centième chronique publiée sur ce blog. J'avoue l'avoir démarré absolument sans savoir ou j'allais, et quelques mois plus tard je suis assez satisfait de la tournure prise. Quelques constats personnels en vrac :

- Je tiens à m'excuser pour les fautes d'orthographe présentes ici et là dans les articles, je fais tout mon possible pour les faire disparaître mais il y en a toujours trop à mon gout.

- Si les retours que j'ai pu avoir IRL sont très satisfaisants, je suis un petit peu déçu par le nombre très faible de commentaires (gros coucou à Augustin quand même !), surtout par rapport au nombre de visites qui m'a très agréablement surpris (au passage, les westerns spaghettis ont vraiment la cote). J'ignore si mon ton incite peu à la discussion ou si la relative rareté de certains films chroniqués fait qu'au final, peu de gens peuvent réagir dessus, en tout cas je ne peux en l'état qu'inciter les gens à s'exprimer, y compris pour dire que je n'ai rien compris et que je raconte n'importe quoi (plutôt la controverse que le silence !).

- Certains retours allaient dans un sens commun, à savoir la trop courte longueur des textes. Je les comprends très bien mais ne compte pas en dévier, pour plusieurs raisons. L'idée de départ était de faire sensiblement la même longueur sur tous les textes et il me serait difficile d'écrire des textes plus longs sur certains des plus mauvais films critiqués ici. Je trouve aussi que la concision permet à la fois d'éviter de se répéter ou de se regarder écrire, et de ne pas perdre le lecteur. Vous lisez des critiques d'une cinquantaine de lignes sur Les Amours d'Hercule et je vous en remercie, je ne suis pas sur que vous seriez très motivés à en lire une trois fois plus longue sur le même film.

- Les derniers mois ont été marqués par une baisse de ma productivité, d'avantage liée à ma situation professionnelle qu'à un manque de volonté ou à la démotivation. Cette situation risque de se provoquer de nouveau, je tente de conjuguer tout cela mais ce n'est pas toujours simple. Ainsi il n'y aura plus d'articles durant une dizaine de jours pour cause d'absence.

- Globalement, j'ai fait relativement peu de pub (deux sites) et ne compte pas en faire plus. Je déteste faire de la pub.

Pour finir, je tiens à remercier tous ceux qui m'ont encouragé et sans l'appui desquels je n'aurais pas osé franchir le cap, merci à tous ceux qui m'ont conseillé, relu et/ou recommandé (Alex, Mouna, Dr_Z, Jo...) et à tous ceux qui acceptent de perdre dix minutes à lire un chômeur vous parler d'un énième film de yakuzas.

vendredi 28 mars 2014

Red Planet Mars (Harry Horner, 1952)



Chris Cronyn (Peter Graves), un scientifique américain, est parvenu à inventer un système de communications avec mars. Il ignore toutefois que Franz Calder (Herbert Berghof), un ancien nazi désormais aux ordres des communistes, intercepte les communications et les modifie. Calder, par l'intermédiaire de Cronyn, tente ainsi de mettre fin au système capitaliste.

La profession de foi de ce blog consistait dans le fait de parler avec sérieux de tous les genres, y compris ceux souvent jugés avec condescendance par certains cinéphiles comme le péplum italien. En dépit de cette volonté, il m'est rigoureusement impossible d'en faire autant face à un film de propagande aussi délirant que ce Red Planet Mars. Pourtant, il n'y avait a priori pas de quoi craindre une telle catastrophe : l'un des scénaristes, John Balderston, écrivit la quasi-totalité des films fantastiques de la Universal dans les années 30 (Dracula, Frankenstein, La Momie, La Fiancée de Frankenstein... ) tandis que l'autre, Anthony Veiller, fut à l'origine du magnifique Les Tueurs de Robert Siodmak. Le réalisateur Harry Horner, dont ce fut le premier film, s'applique avec un irréprochable sérieux tandis que le casting, porté par le futur héros de la série Mission Impossible, fait preuve d'une motivation impressionnante.



Certes, le cinéma de propagande, d'Eisenstein à Fritz Lang en passant par Samuel Fuller, a pu donner des œuvres marquantes. Mais même un sommet de simplisme idéologique comme Le Cuirassé Potemkine n'arrive pas à la cheville de ce Red Planet Mars qui nous présente sans doute le seul exemple cinématographique de méchant communisto-luciferiano-satanisto-nazi ! Lorsqu'un absurde rebondissement scénaristique met au pouvoir un régime politique aux mains de l'Eglise orthodoxe en Russie, on est effaré par l'absence absolue de recul chez les personnages qui se réjouissent de ce retour de la foi avec une véritable hystérie religieuse. Il en va de même lorsque l'horripilante femme de Peter Graves commence à se sentir investie d'une mission divine ou lorsque le scénario insiste sur l'alcoolisme du nazi ou des russes, opposés évidemment à nos chastes et prudes chrétiens américains pleins de bonté.

Red Planet Mars possède un grand mérite : il n'est jamais ennuyeux. Les rebondissements se succèdent et passée une mise en place hasardeuse on enchaîne les idées absurdes avec une évidente bonne volonté. Les communistes provoquent une crise agricole mondiale à la suite de quoi notre héros voit rouge (mais un peu moins qu'eux), le système de communication avec Mars fonctionne grâce à une transmission des décimales de pi (idée dont l'incongruité est renforcée par le speech final du méchant " vous en avez mis du temps à penser aux décimales de pi ! ") et finalement Dieu lui-même intervient pour féliciter l'action efficace de nos héros contre le terrifiant péril communiste. Le tout étant évidemment présenté avec un premier degré fascinant pétri de bonne conscience.



Face à des bolcheviques fourbes et grimaçants (t'as le look, coco ?) la parfaite famille américaine ou même le brushing de Peter Graves se transmet de père en fils amène un futur radieux, la fin nous promettant " the beginning " au lieu du traditionnel the end. Rarement film de propagande n'a été aussi direct et aussi frontal dans sa démarche, et le spectateur contemporain sera sans doute incapable de prendre au sérieux un pamphlet à coté duquel les alliances entre l'américain viril et les sympathiques talibans de Rambo 3 font figure de vision politique nuancée. Paradoxalement, c'est de cette limpidité du discours que le film tire une partie de son charme : là ou bien d'autres avancent masqués, ici la paranoïa anti-rouge est à son sommet. Au-delà du fait qu'il prouve que le cinéma, c'était mieux avant - la preuve : rien n'y était plus ridicule que le futur -, Red Planet Mars, trop convenablement interprété et réalisé pour constituer un véritable nanar, est une curiosité détonante à voir entre amis en savourant un pack de bières.... bières rouges, bien sur.

samedi 18 janvier 2014

La Marque (Val Guest, 1957)



Après une chute de météores, le professeur Quatermass (Brian Donlevy) découvre que des personnes infectées sont emmenées dans une mystérieuse usine. A l'aide d'un ami politicien, Quatermass parvient à s'infiltrer dans celle-ci et y découvre un vaste complot.

Suite directe du réussi Le Monstre, ce nouvel opus des aventures du professeur Quatermass se singularise de son prédécesseur par plusieurs aspects. Si la personnalité de Quatermass, bourru, autoritaire et intransigeant, n'est guère modifiée, l'intrigue de science-fiction ne repose plus sur l'idée d'une créature terrifiante gagnant en puissance mais par le fait qu'elle contamine les humains pour aider à sa propagation. Evidemment, il est difficile de ne pas penser au superbe L'invasion des profanateurs de sépultures de Don Siegel et la comparaison se fait en défaveur de l'oeuvre de Val Guest, mais en admettant que celui-ci n'ait effectivement pas eu connaissance du film de Siegel, il n'en demeure pas moins que La Marque est un successeur pus qu'honorable au Monstre qui a le mérite d'éviter la reprise scolaire des recettes évidentes qui avaient fait le succès du premier Quatermass.



Si le côté horrifique du Monstre est ici pratiquement abandonné, l'intrigue se politise également puisque les ennemis ne sont désormais plus aussi aisément identifiables et possèdent des appuis dans les plus hautes instances. Il n'est d'ailleurs sans doute pas anecdotique de constater que Quatermass s'allie avec un groupe d'ouvriers avant qu'ils ne soient pour beaucoup d'entre eux bernés par des fausses promesses des extraterrestres, dans un conflit faisant énormément penser à une grève !

Du fait que la menace soit omniprésente, les seconds rôles au premier rang desquels on trouve l'inspecteur Lomax, les deux adjoints de Quatermass ou encore les leaders ouvriers sont mieux intégrés au récit que dans le premier épisode où la personnalité de Quatermass tendait à écraser le reste du casting. La présence d'un budget plus important se fait également ressentir, avec notamment une longue fusillade dans l'usine ; le design de la créature prête en revanche plutôt à rire, et il est heureux qu'elle apparaisse aussi peu à l'écran. Il faut aussi préciser que le scénario maintient une nouvelle fois l’ambiguïté autour du personnage-titre puisque le quartier général des extraterrestres est en réalité une modification d'une base stellaire crée par Quatermass lui-même, rendant celui-ci en partie responsable de l'invasion.



Certes, le scénario n'est pas un modèle de rigueur et on peut se demander légitimement comment des aliens aussi démoniaques peuvent laisser partir Quatermass après que celui-ci ait vu des infectés ; sur ce plan, dans sa simplicité Le Monstre s'avérait plus rigoureux. En revanche La Marque est plus généreux en terme de scènes marquantes : celle ou un infecté déambule dans un escalier anticipe génialement les futurs films de zombies - qui sont d'ailleurs le nom donné aux infectés par les ouvriers - tandis que deux moments d'abattage à bout portant rappellent l'un des éternels mérites de la série B : sa sécheresse. Sans être un immense réalisateur, Val Guest se révèle à nouveau un artisan efficace au style plus passe-partout que Don Siegel mais sec et rigoureux.

Malheureusement, ce Quatermass serait le dernier réalisé par Val Guest et incarné par Brian Donlevy. Il reviendrait quelques années plus tard, sous la tutelle de l'inégal Roy Ward Baker et avec cette fois-ci Andrew Keir dans le rôle principal. Et si le 2001 l'odyssée de l'espace de Stanley Kubrick a pu faire oublier à certains jeunes cinéphiles l'existence d'une science-fiction antérieure, Le Monstre et La Marque, en dépit de leurs budgets inférieurs, se révèlent de très bons films matures et intelligents finalement assez peu marqués par le temps.

mardi 31 décembre 2013

Le Monstre (Val Guest, 1955)




Une fusée s'écrase dans la campagne anglaise. A bord, deux astronautes décédés et un survivant, Victor Caroon (Richard Wordsworth). Le professeur Quatermass (Brian Donlevy), responsable de la mission, enquête sur la cause de la mort de ses hommes. Il s'avère que Caroon est l'objet d'une mutation le transformant progressivement en monstre.

Le Monstre est historiquement fondamental du fait que son succès au box-office a modifié l'orientation cinématographique de la société Hammer Film Productions. Alors essentiellement dévouée au film policier, elle se réorientera autour de la science-fiction (genre qu'elle avait déjà exploré occasionnellement et dans lequel Terence Fisher œuvra) puis du cinéma fantastique, avec notamment les films fondateurs Le cauchemar de Dracula et Frankenstein s'est échappé réactualisant les classiques de la Universal des années 30, Peter Cushing et Christopher Lee remplaçant Bela Lugosi et Boris Karloff. Mais revenons-en au Monstre et à Val Guest...



Exemple de la capacité des bons artisans de la série B à s'élever au-dessus des contraintes budgétaires, Le Monstre sait parfaitement gérer le suspens grâce à des procédés faisant appel à l'imagination du spectateur. Une fois la mutation en une sorte de plante alien repoussante accomplie, Guest parvient à suggérer le gigantisme de celle-ci par un jeu de perspectives rappelant le travail de Jack Arnold sur des films comme L'homme qui rétrécit. De même, l'astuce scénaristique consistant à faire trouver par Quatermass et ses hommes une sorte de version miniature du monstre à un double effet pratique : permettre aux personnages (et au spectateur) d'étudier le comportement de la créature, et suggérer par litote le danger que représente celle-ci (voir une sorte de gelée de quelques centimètres dévorer des souris laisse présager du pire quand la même gelée mesure six mètres de long). Les quelques moments ou l'on voit la chose sous sa forme finale sont concentrés sur les cinq dernières minutes du long-métrage sans que l'on ne ressente trop fortement son absence. En revanche, les scènes pré-mutation ou Caroon se comporte comme une sorte de créature de Frankenstein des temps modernes ne sont que peu convaincantes, moins à cause du jeu de Richard Wordsworth que du fait d'une certaine mollesse de la mise en scène lors de ces passages.


 

Un autre aspect intéressant est la personnalité très atypique du professeur Quatermass. Bourru, autoritaire et dénué de compassion, il représente un scientifique certes compétent mais pour le moins ambigu moralement. Ne se souciant ni du sort de ses hommes ni du danger auquel il expose les gens, seule la recherche semble avoir un intérêt à ses yeux. Loin du sentimentalisme facile de beaucoup de films catastrophes, Le Monstre permet au spectateur d'aborder avec recul les actes du personnage principal, sans condamnation évidente ni apologie. On pourra regretter un certain schématisme des autres protagonistes (la malheureuse Mme Caroon n'est guère aidée par le script) mais il aurait été difficile de leur donner une densité conséquente en moins d'une heure vingt. Brian Donlevy parvient à nous attacher aux pas d'un héros a priori peu sympathique tandis que Richard Wordsworth est remarquablement crédible dans un rôle peu évident. Notons que le film n'est pas exempt d'humour (la scène avec la femme alcoolique témoignant de sa rencontre avec le monstre) sans que celui-ci se montre trop envahissant.

Daté mais toujours aussi intriguant, Le Monstre est un classique qui sans atteindre les sommets Fisheriens de la Hammer supporte agréablement le poids des ans. Il fera l'objet de deux suites cinématographiques, La Marque, réunissant de nouveau Donlevy et Val Guest, et Les Monstres de l'Espace, cette fois-ci sous la tutelle de Roy Ward Baker.