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vendredi 12 décembre 2014

Lady Yakuza 7 : Prépare-toi à mourir ! (Tai Kato, 1971)



Oryu assiste à un conflit entre un bossu, Yasu, et des hommes du clan Kubo. Elle défend l'infirme qui était accusé d'avoir triché aux cartes, et plus tard c'est au tour d'Oryu elle-même d'être accusée du même forfait dont elle ne se tire que grâce à l'intervention de Yuki (Koji Tsuruta), un yakuza qui tente de faire barrage au clan Kubo.

On demandera un peu d'indulgence pour cette critique étant donné le risque de paraphraser ce qu'on a écrit sur Lady Yakuza 6 : il s'agit encore une fois d'un film formellement très abouti mais dont le scénario est un décalque de celui des épisodes précédents. En réalité, ces deux points sont à nuancer ; en ce qui concerne le scénario, si l'on n'échappe pas aux personnages que l'on finit par connaitre par cœur (Koji Tsuruta en yakuza chevaleresque, un orphelin pleurnichard, un jeune chien fou et des méchants très méchants) les deux " nouveaux " sont plus intéressants. Il y a d'abord Yasu, un bossu rejeté par la société qu'Oryu parvient à acquérir à sa cause par un peu de bienveillance, et l'adjoint de Yuki qui le trahira avant de succomber au remord. Ils sont les seuls personnages nuancés qui revêtissent des nuances de gris, et le fait est que si on parvient à ne pas (trop) se lasser de la saga, c'est parce que derrière une structure très codifiée aux apparences manichéennes, les variations se font principalement autour de personnages aux motivations moins évidentes. Il y a également une teinte plus sombre qui apparaît ici avec une Oryu qui, en dehors de ses tête-à-tête avec Yasu, semble progressivement perdre de sa patience et de sa compréhension avant d'exploser durant les dernières minutes.



L'autre petite originalité, c'est qu'on revit toutes les situations archi-rebattues... mais sur d'autres personnages ! Ainsi ce n'est pas le bon oyabun qui est tué par les hommes du clan Kubo mais Yuki lui-même, Yuki qui ne participe logiquement pas au combat final, " remplacé " par le chien fou Tsune qui était habituellement l'archétype du jeune sanguin qui se faisait éliminer aux deux tiers du film. De même, l'intermède comique avec Kumatora est ici placé en fin de film (c'était pratiquement tout le temps au début) ce qui représente un choix audacieux mais raté : la tension accumulée depuis une heure s'échappe brutalement lors d'une séquence burlesque ou Oryu fait voltiger un ministre à moitié nu pendant que l'ami Kumatora se fait prendre à tripoter une geisha... Ces scènes sont habituellement lourdaudes, ici elles cassent en plus un rythme par ailleurs mieux géré sur la durée que dans l'épisode 6. Il faut aussi mentionner que les scènes larmoyantes propres au genre sont un petit peu trop présentes, mais ce défaut est récurrent dans les volets ou Oryu est confrontée à des figures d'enfants orphelins.



Formellement, même si l'on est un demi-cran en-dessous des épisodes 3 et 6 (qui sont de véritables merveilles sur cet aspect), une fois encore Tai Kato survole la concurrence. Du plan-séquence aussi discret que réussi, du combat en plan fixe rendu miraculeusement pertinent par la position du cadre (l'assassinat de Yuki), un repos de l'héroïne avant la confrontation finale ou Kato ose ne filmer que la moitié de son visage, des jeux extrêmement recherchés sur la profondeur de champ... Lors du combat final, on est stupéfait de constater qu'un acte apparemment anodin (l'héroïne perd sa barrette et se bat les cheveux au vent) donne à la scène une brutalité et une sauvagerie que l'on n'avait pas anticipé ; de même, si il n'est évidemment pas nouveau au cinéma de créer une dramatisation à l'aide de la pluie - Les sept samouraïs sont passé par là - Kato le fait avec une redoutable efficacité.
On arrive pratiquement au bout de la saga - ne reste plus qu'un épisode - et faute d'avoir rencontré une grande série du niveau des Baby Cart, des meilleurs Zatoichi ou Sasori, on lui saura gré d'avoir imposé une actrice dont le charme et le naturel éclipsent un jeu quelque peu archétypal ainsi qu'un metteur en scène talentueux doublé d'un esthète. Rien que pour cela, on ne regrette rien.

lundi 24 novembre 2014

Lady Yakuza 6 : Le retour d'Oryu (Tai Kato, 1970)


Oryu (Junko Fuji) retrouve la jeune Okimi qu'elle avait promis de protéger. Celle-ci est amoureuse de Ginji, un homme du clan Sanezu dont le leader cherche à s'approprier un théâtre. Oryu est sauvée d'une attaque par Aoyama (Bunta Sugawara), traqué par le clan Sanezu pour avoir frappé un de leurs alliés responsable de la mort de sa sœur.  

Si nous en sommes au sixième volet de la saga, l'intrigue de celui-ci prend en réalité la suite de celle de Lady Yakuza 3 : le jeu des fleurs, déjà réalisé par Tai Kato. Oryu est donc à la recherche de la petite fille orpheline et jure de la protéger une fois retrouvée, à ceci près que l'infâme clan Sanezu a déjà fait main basse dessus. Et comme souvent l'on assiste au cas de conscience d'un des hommes de Sanezu amoureux et aimé d'Okimi tandis qu'Oryu s'amourache d'un yakuza solitaire qui l'aidera à affronter le clan ennemi. On notera que pour la première fois, celui-ci est incarné par Bunta Sugawara qui avait joué un méchant dans le second épisode, constituant le premier cas de " promotion " là ou les habituels Ken Takakura et Koji Tsuruta étaient quant à eux abonnés aux rôles de gentils. Le choix de Sugawara est doublement pertinent, d'abord parce qu'il se révèle tout à fait à la hauteur de ses prédécesseurs et que sa relation avec Oryu est l'une de celles qui fonctionnent le mieux de la série, ensuite parce que Sugawara n'est pas sans dégager une forme de brutalité ambiguë qui donne un certain relief à son personnage.



On peut juger Lady Yakuza 6 selon deux critères, son scénario ou sa mise en scène. L'appréciation générale dépendra fortement de l'importance qu'on attache à chacun d'eux car il s'agit à la fois d'un des plus brillants ninkyos sur le plan formel, mais aussi d'une énième resucée de tous les thèmes déjà entrevus auparavant. Encore une fois, on ne coupera pas à une séquence de jeu de cartes remportée par Oryu malgré les tricheries adverses, encore une fois le chevalier servant lui sauvera la vie avant une scène de romance sur un pont, encore une fois le " bon " parrain yakuza mourra assassiné traîtreusement mais demandera à ses hommes de ne pas le venger,  encore une fois Kumatora apparaîtra trois minutes pour casser la figure à quelques malandrins. Il semble que Suzuki soit arrivé au bout des combinaisons narratives possibles et se contente de répéter inlassablement les mêmes formules, avec parfois quelques micro-variations (les artisans ou paysans molestés par le mauvais clan deviennent des acteurs de théâtre). Ceci dit, l'histoire y est relativement plus sèche que d'habitude (personne ne finit totalement épargné) et atténué légèrement l'altruisme hors du commun dont Oryu semble incapable de se départir.



Si Kato Tai ne bénéficie donc pas d'un script lui permettant de signer un grand yakuza-eiga, il réalise toutefois ce qui est peut-être la plus belle mise en scène de la saga, encore supérieure à celle de son excellent épisode 3. Chaque plan serait à étudier en école de cinéma tant sa science du cadre y est incroyable, Tai n'hésitant pas à multiplier les longs plans fixes dynamisés par les mouvements des personnages à l'intérieur tel ce moment de bravoure de sept minutes durant lequel la jeune Okimi finit par reconnaître Oryu. Rares sont les cinéastes capables de donner autant d'intensité sans bouger leur caméra (Kobayashi ? Ozu ?) et les plans déroutants filmés depuis le sol finissent toujours par se révéler d'une grande pertinence. Les séquences sous la neige sont magnifiques et Tai surprend encore lors du catharsis final ou un montage plus sec, une nervosité bienvenue et quelques giclées de sang bien placées achèvent de transformer la conclusion en grand moment de bravoure.
Du coup, ce Lady Yakuza 6 nous apparaît comme un bon cru global (surtout après les médiocres épisodes 4 et 5) ou le sens visuel de Tai Kato vient élever un ensemble de situations convenues et archétypales.

jeudi 6 novembre 2014

Lady Yakuza 5 : Chroniques des joueurs (Kosaku Yamashita, 1969)



Oryu (Junko Fuji) tente de faire soigner l'un de ses hommes mais celui-ci décède. Elle procède à une remise en question et rejoint une communauté paysanne dirigée par Eguchi, un ancien yakuza qui la pousse à quitter le milieu. Un clan mené par Narutonaga s'en prend aux paysans et Oryu a de plus en plus de mal à cacher ses vieux réflexes de combattante. 

Après un très mauvais épisode 4, la saga repart sur de meilleures bases avec ce film ou l'humour pataud a totalement disparu. Faute d'avoir droit au retour de Tai Kato - qui réalisera les deux épisodes suivants -, c'est Kosaku Yamashita, déjà responsable du premier Lady Yakuza, qui est chargé de la mise en scène. On retrouve les mêmes qualités et défauts : un sens du cadre évident, un talent certain pour filmer l'action mais aussi un abus du plan fixe et une incapacité à rythmer son film en dehors des combats. Ainsi des deux grands moments dramatiques qui opposent Oryu et Eguchi : lors du premier, l'ex-yakuza reproche à la jeune femme d'être incapable de quitter ses habitudes, tandis que le second permet à Oryu de le confronter aux conséquences de son inaction. Dans l'un comme dans l'autre, la science picturale du cinéaste est manifeste (le placement des personnages dans le cadre est impeccable) mais l'absence de dynamique finit par créer de grosses longueurs.
Il s'agit également du premier épisode ou le rôle du yakuza repenti et bienveillant qui entretient une relation ambiguë avec Oryu est divisé en deux. Si l'on peut s'attendre à ce que Koji Tsuruta (grand rival de Ken Takakura et qui avait interprété un rôle de ce type dans le second épisode) s'en charge en interprétant Sanji, un brave homme affublé d'une petite fille dont il recherche la mère, c'est surtout Eguchi qu'on voit interagir avec Oryu. Comme d'habitude le scénario de Suzuki développe un certain nombre de personnages et on croisera un yakuza sec mais honorable opposé à un ami d'Oryu, un chef de clan proche de Sanji mais également des méchants, un couple en difficulté et le retour de Kumatora en fin de film. On regrettera toutefois un développement très inégal des seconds rôles.



La grosse déception, il faut le dire, vient de l'exécution ratée du combat de fin. Oryu n'y est accompagnée ni de Sanji ni d'Eguchi et se retrouve au bout d'une minute face au grand méchant ; l'usage du ralenti apporté par Yamashita n'est d'ailleurs pas des plus convaincants. Seul allié de la belle lors du règlement de comptes, Kumatora se contente de quelques coups de sabre dans un lieu différent et si on pouvait déplorer le fait que la saga n'ait jamais employé le futur acteur des Baby Cart lors des scènes d'action - ce rôle étant habituellement confié au personnage de Fujimatsu -,son apparition est ici d'une trop grande brièveté pour ne pas donner un sentiment de gâchis. C'est d'autant plus dommageable que pourtant, Yamashita semblait jusque là mettre un point d'honneur à être relativement efficace sur ce plan, et que les combats précédents celui-ci sont de très bonne qualité. Il aura également eu le mérite d'être le premier à mettre Oryu si près du renoncement puisqu'elle semble bien déterminée à vivre au sein des paysans, mais sur trop d'aspects le film ressemble à une compilation d'éléments déjà vus en mieux dans les premiers épisodes (le moment ou Oryu mise sa vie aux cartes pour sauver ses amis, l'embuscade contre Takei). Toutefois, les dernières minutes nous réservent un beau moment d'émotion lorsqu'elle trahit sa promesse à Sanji pour le bien d'une petite fille.



Au final, un film légèrement inférieur au premier opus réalisé par Kamashita, et clairement en deçà des réalisations signées Suzuki et Kato. La mise en scène artisanale de Yamashita est typiquement de celles qui, sans couler un film, peinent énormément à le transcender tandis que le côté un peu stéréotypé de l'héroïne fait qu'on peine à être aussi fasciné par elle qu'on l'était par un Zatoichi ou un Ogami Itto. Pour autant, l'on espère que certaines directions empruntées (l'absence d'humour, Tomisaburo Wakayama qui se bat) seront suivies lors des épisodes ultérieurs. A suivre...

mercredi 17 septembre 2014

Lady Yakuza 4 : l'Héritière (Shigehiro Ozawa, 1969)



On peut chercher quelques points de comparaison dans le registre " épisode à oublier d'une saga intéressante " : les Zatoichi signés Kimiyoshi Yasuda, les deux derniers Sasori ou encore le sixième Baby Cart. Les Sasori étaient avant tout coulés par leurs actrices lamentables qui tentaient laborieusement d'imiter Meiko Kaji tandis que le Baby Cart de Kuroda ne se remettait jamais d'un script en forme de sous-James Bond complètement idiot. Ici, à l'instar des ratages commis par le tâcheron Yasuda, le problème est avant tout une question de mise en scène. La série n'avait cesser d'aller crescendo sur ce point : d'abord l’artisanat convenu mais efficace de Kosaku Yamashita, puis celui un poil plus recherché de Noribumi Suzuki et enfin le vrai talent formalisme de Tai Kato. Ici, rien ne semble aller : le découpage est fait en dépit du bon sens, l'action est anémique et même les cadrages n'ont pas de sens. La mort dans son lit de l'oncle d'Oryu est filmée en diagonale, procédé qui peut avoir son intérêt dans une scène d'action mais certainement pas dans un plan fixe " serein " ou il ne fait écho à aucune thématique et n’apparaît que comme étant une scorie formelle.



Le montage donne l'impression d'être toujours en avance ou en retard mais ne parvient jamais à créer l'ombre d'une tension dramatique. Et lorsqu'Ozawa tente quelque chose d'original (le combat de fin à cinq contre cinq, même si on devine tout de suite que les méchants seront en réalité dix fois plus, mais que l'arrivée de Ken Takakura compensera à elle seule ce fâcheux déséquilibre), son absence de rigueur plombe la séquence. Mais il serait mensonger de faire du réalisateur l'unique responsable du fiasco : si le scénario de Suzuki nous épargne enfin Kumatora, qui n'avait été supportable que dans le troisième épisode, on n'aura pas moins de trois groupes de personnages " comiques " (un député libidineux, un mythomane qui prétend qu'Oryu est amoureuse de lui et des sbires également libidineux) qui chacun de leur côté dépassent en lourdeur les risibles apparitions de Tomisaburo Wakayama. Même le personnage de Fujimatsu, l'un des plus sympathiques de la saga, est totalement sous-utilisé tandis que celui de Ken Takakura (anciennement mort dans le premier épisode et repenti dans le troisième, ici il est les deux à la fois) sort d'un chapeau au point que l'habituelle romance entre Oryu et lui a été oubliée en route ici : il faut dire qu'une idylle entre l'héroine et un personnage apparaissant cinq minutes aurait semblé louche.



Ici et là surnagent quelques éléments, comme pour adoucir le bilan global. L'intrigue autour des bateliers n'est guère originale mais la conviction des acteurs emporte le morceau. Junko Fuji met toujours la même conviction à jouer les héroïnes sans défaut, capables de résoudre plus de problèmes en un épisode que l'Instit durant une saison entière. La galerie de personnages de Suzuki permet de toujours se raccrocher à au moins l'un d'entre eux (ici, le tricheur Hanji, personnage le plus nuancé au milieu d'un conflit manichéen). Mais ces éléments sont d'avantage liés à la série en générale qu'à cet épisode précis, qui sur aucun plan n'est meilleur ou même équivalent aux trois premiers opus. D'ou un sentiment de grosse frustration, tempéré par le fait que ce sera heureusement la seule incursion du réalisateur dans la saga.
A noter que comparativement au film le plus célèbre d'Ozawa, Return of the streetfighter, ce mauvais ninkyo apparaît comme un véritable chef d'oeuvre kurosawaien.

vendredi 22 août 2014

Lady Yakuza 3 : Le jeu des fleurs (Tai Kato, 1969)



Oryu (Junko Fuji) reçoit l'hospitalité du clan Nishinomaru mais découvre qu'une tricheuse a usurpé son identité. Elle défend également ses hôtes en conflit avec le clan Kimbara, aidée par le retour de son vieil ami Kumatora (Tomisaburo Wakayama) et par un vagabond sympathique, Hanaoka (Ken Takakura). Celui-ci étant évidemment lié au clan Kimbara...

Pour l'instant, il s'agit du meilleur Lady Yakuza qui surpasse même d'une courte tête les meilleurs Brutal tales of chivalry. Le responsable de cet état de fait n'est pas le scénario : si Noribumi Suzuki, également réalisateur du précédent opus, est un scénariste doué et doté d'une belle capacité à multiplier les personnages sans faire perdre de vue l'intrigue principale, son travail ici ne fait qu'égaler celui qu'il avait accompli pour les deux premiers volets. La direction d'acteurs n'est pas non plus en cause : si Junko Fuki et Ken Takakura demeurent impeccables, les ninkyos sont quasiment toujours convaincants concernant cet aspect. Il faut toutefois noter que le personnage de Kumatora est enfin supportable et que l'humour pénible qu'il apportait dans les films de Yamashita et Suzuki a été considérablement réduit ; de même, le scénario lui permet d'être un peu plus actif et évite mieux le côté figuratif de ses apparitions passées. On note également l'étonnant retour de Fujimatsu, l'homme de Kumatora qui comme lors du premier épisode se battra aux côtés d'Oryu, il est toutefois dommage qu'il fasse pratiquement de la figuration et que le scénariste hésite probablement encore à lui donner plus d'importance.



Non, le grand progrès réside dans le choix du metteur en scène Tai Kato qui se révèle le plus esthète, le plus dynamique et le plus efficace des réalisateurs qui se sont succédé jusqu'ici. Ses compositions de plans sont souvent remarquablement agencées et utilisent avec virtuosité le décor pour séparer métaphoriquement des personnages incapables de se rejoindre, rappelant de façon plus imparfaite la science du cadre d'un Kobayashi ou d'un Kudo. D'autant plus que Kato est tout aussi rigoureux lorsqu'il s'agit de filmer Oryu et ses amis pénétrant chez les méchants en caméra portée ; Junko Fuji a d'ailleurs rarement paru aussi crédible une arme à la main, la mise en scène mettant intelligemment son agilité en valeur. Il est quelque peu dommage que le combat de fin soit l'un des plus courts vus dans un ninkyo tant on aurait aimé en voir plus ; qu'il s'agisse de la manière qu'a Kato de magnifier son héroïne en ne montrant pas les coups portés ou lors des scènes plus calmes de filmer depuis le sol, le cinéaste prouve ici qu'un script de série B peut aboutir a quelque chose de mémorable dans les mains d'un cinéaste talentueux, qui a d'autant plus de mérite que sa virtuosité est bien plus discrète que les audaces délirantes d'un Suzuki ou la frénésie d'un Fukasaku.


Certes, les clichés et les bons sentiments sont toujours là. La joueuse sauvée par Oryu - qui fait quelque peu doublon avec celle de Lady Yakuza 2 - viendra se sacrifier pour expier ses fautes, le yakuza ayant abandonné sa fille en fera de même et de nouveau les méchants se distinguent par leur accoutrement ridiculement occidentalisé, encore une fois opposé au kimono des traditionalistes vertueux et aimants. Oryu n'a pas l’outrance de Baby Cart, la force de Sasori ou la variété d'intrigues de Zatoichi ; elle est une héroïne intéressante mais moralisatrice, elle a d'ailleurs besoin d'être systématiquement épaulée par un personnage masculin pour accomplir son devoir. L'idéal pour les prochains épisodes aurait consisté dans le fait de conserver Tai Kato à la mise en scène et de remplacer Noribumi Suzuki au scénario, moins à cause d'un manque de talent que de répétitions un peu gênantes qui finissent par apparaître dans son travail. Mais l'histoire en voulut autrement et au contraire, Lady Yakuza 4 verrait le scénariste rester en place tandis que la mise en scène serait pour le coup confiée au médiocre Shigehiro Ozawa avant que les producteurs ne rappellent Tai Kato pour les épisodes 6 et 7.

vendredi 4 juillet 2014

Lady Yakuza 2 : La règle du jeu (Noribumi Suzuki, 1968)




Oryu (Junko Fuji) reçoit l'hospitalité du clan Tokasaki, qui est détruit après une trahison de leurs rivaux Kasamatsu. En effet, le clan Kasamatsu a racheté les reconnaissances de dettes contractées par les ouvriers auprès des usuriers, ce qui leur permet de contrôler la production de soie. Oryu est victime d'une tentative d'assassinat mais est sauvée par Kazama (Koji Tsuruta), un yakuza errant aux objectifs mystérieux.

Deuxième volet de la saga dont le scénariste des premiers épisodes, Noribumi Suzuki - habitué du genre puisqu'il signait également le script de Brutal tales of chivalry 4 - est ici promu metteur en scène. A l'instar d'un Teruo Ishii, Suzuki doit l'essentiel de sa reconnaissance en occident à ses films de torture, mais l'un comme l'autre ont pu se faire la main sur des ninkyos (les Abashiri Prison dans le cas d'Ishii, sur lesquels on reviendra peut-être un jour). Pourtant, l'avenir de Suzuki s'entrevoit rétrospectivement ici et rarement a t-on vu un ninkyo insister autant sur un viol avec une cruauté à la limite de la complaisance ; de même, le très curieux couple constitué par Oren et Yasu, une joueuse rivale d'Oryu et son mari (littéralement) émasculé évoque les futurs excès 70's, ceux des Sasori ou des Baby Cart. Si le premier volet signé Kosaku Yamashita se regardait tout à fait, la platitude de sa mise en scène hors action fait du film de Suzuki un film plus agréable à regarder en comparaison, plus dynamique. Si les fautes de gout n'en sont pas absentes (le fils du ministre occidentalisé est évidemment ridiculisé, l'idéalisation des yakuzas preux et chevaleresques est souvent difficile à avaler), le travail artisanal de Suzuki se révèle tout aussi correct à la mise en scène qu'au scénario.



Car encore une fois, Suzuki développe un nombre assez important d'intrigues. Le clan Kasamatsu engage Oren (contre l'avis de Yasu) pour battre Oryu au jeu ; Kazama cherche à venger ses parents victimes d'usuriers ce qui le rend très hostile à Kasamatsu ; deux yakuzas maladroits cherchent à intégrer le clan d'Oryu et le dernier rescapé du clan Tokasaki est maintenu captif. De quoi meubler efficacement l'heure et demie même si comme pour le premier épisode, l'humour bas du front apporté par le personnage de Tomisaburo Wakayama ne s'imposait pas forcément. En revanche, Koji Tsuruta réussit à remplacer son rival Ken Takakura dans le rôle du preux chevalier avec la même réussite, tandis que dans le rôle de l'adjoint de Kasamatsu on découvre avec plaisir un tout jeune Bunta Sugawara qui prouvait déjà son impressionnant charisme. Le côté omniprésent d'Oryu contraste assez finement avec sa faiblesse réelle et si ses qualités " masculines " de combattante sont souvent utiles, elles ne suffiraient pas sans ses compétences " féminines " de meneuses d'hommes qui inspire la loyauté et le respect. On sera un petit peu plus circonspect devant les leçons de vie de Kazama " la couture vous irait mieux que le couteau " (sic!) d'un paternalisme relativisant encore une fois le discours gentiment féministe de l'ensemble.



Il manque peut-être à ce Lady Yakuza une force dans la composition des plans, dans le cadre pour emporter réellement l'adhésion : la mise en scène appliquée mais quelque peu banale de Suzuki ne parvient pas à transcender l'histoire qui reprend parfois un petit peu trop celle du premier épisode (la libération jouée sur une partie de dés, notamment). De plus, l'inaptitude martiale de Junko Fuji est ici un poil trop flagrante et Suzuki tente de contrebalancer en esthétisant les combats à l'aide de ralentis et d'effets de style qui ne masquent pas réellement la différence de crédibilité entre l'actrice et ses partenaires de jeu. Comme pour beaucoup de ninkyos, la quantité de plaisir pris par le spectateur dépend en grande partie de sa capacité à accepter des codes désuets aujourd'hui et à en savourer le charme d'époque, sa naïveté étant aux antipodes de nos habitudes contemporaines. On espère toutefois que Tai Kato, cinéaste réputé formaliste et metteur en scène du troisième épisode, saura donner à la série l'impulsion nécessaire pour qu'elle puisse décoller réellement.

vendredi 6 juin 2014

Lady Yakuza 1 : La pivoine rouge (Kosaku Yamashita, 1968)



Après l'assassinat de son père, Oryu (Junko Fuji) décide de devenir une yakuza. Joueuse itinérante, elle sauve un homme de Kumasaka (Tomisaburo Wakayama) lors d'une rixe mais devient elle-même la cible de représailles. A son tour secourue par Katagiri (Ken Takakura), un yakuza solitaire et mutique, elle découvre que celui-ci est le meurtrier de son père.

A priori, voir une femme tenir le rôle principal d'un film de yakuzas pourrait indiquer une variation sur le thème des héroïnes vengeresses dont Meiko Kaji fut au Japon la plus belle incarnation. Mais Oryu n'a rien des tueuses froides que sont Sasori ou Lady Snowblood ; au contraire, elle est douce, calme, mesurée et n'emploie la violence que lorsque la négociation a échoué. Avant d'être une justicière, elle est une conciliatrice et par son honnêteté et son sens du devoir, elle apparaît d'abord comme une version féminine du héros des Brutal tales of chivalry (dans lesquels Fuji et Takakura jouaient déjà). Grosso modo, Fuji Junko reprend le rôle de Ken Takakura qui quant à lui hérite du personnage bon et désintéressé victime de sa loyauté à un mauvais clan joué habituellement par Ryo Ikebe.

Vu de loin, pas grand chose de nouveau sous le soleil. Pourtant, le scénario de Noribumi Suzuki - également metteur en scène du second volet - réussit à présenter un nombre conséquent de personnages et d'intrigues. On est donc face à une Oryu à la recherche du tueur de son père, qu'elle prend pour Katagiri, lui-même lié par son serment envers l'assassin ; l'adjoint d'Oryu, amoureux d'elle, refuse de se marier pour ne pas abandonner celle-ci, également convoitée par Kumasaka dont l'homme de confiance ne parvient à épouser la femme qu'il aime que grâce à l'aide d'Oryu ! Tout ces éléments sont isolément déjà vus mais leur cumul rend le film un peu moins balisé que certains ninkyos même si certaines pistes sont assez mal exploitées, notamment celle de l'homme balafré par Oryu qui se révèle en fin de compte totalement inutile.



Comme pour les Brutal tales of chivalry, il y a une surabondance de bons sentiments qui frôle parfois la mièvrerie et qui pourrait être difficilement supportable sans le talent des acteurs. Takakura et Fuji sont égaux à eux-mêmes et si la plupart des seconds rôles sont corrects, le cabotinage de Wakayama et de sa " sœur " est en revanche assez pénible. On note aussi une grosse faute de gout franchement gênante : le personnage du fils attardé dont la bêtise est sans cesse surlignée par son accoutrement ridiculement occidentalisé et sert de prétexte à un humour bas-du-front mâtiné de racisme. Autrement, la manière dont Wakayama est évacué du récit est quelque peu abrupt mais permet au scénario de se concentrer sur le plus intéressant : les rapports ambigus (respect ou amour ?) entre Fuji et Takakura, qui éclipsent facilement une trame " générale " autour de la mort du père de Fuji guère captivante.



Kosaku Yamashita n'est ni le meilleur ni le pire des artisans nippons et se révèle d'un talent variable. Les deux scènes d'action sont réussies, la première étant surtout un moyen de mettre en valeur la grâce de Junko Fuji et la seconde reprenant l'inévitable carnage de fin, relativement bien cadré et découpé. Hors-action, Yamashita semble plus doué pour composer de beaux plans que de belles scènes, et sa mise en scène manque considérablement de dynamisme notamment lors des longs dialogues filmés en plans fixes. Ce statisme empêche un récit déjà plutôt bavard de décoller et les flashbacks au ralenti ont quelque chose de plutôt gnangnan. Rien de désastreux toutefois, pour un ninkyo tout à fait regardable mais qui ne sort pas réellement du lot et se révèle même un cran en dessous des meilleurs Brutal tales of chivalry. Plutôt recommandé aux amateurs de grands sentiments exacerbés qu'à ceux du féminisme ultra-violent tendance Elle s'appelait scorpion.

Note : si les paroles changent et que le chanteur y est remplacé par une chanteuse, la musique de fin semble posséder exactement la même mélodie et le même rythme que celle des Brutal tales...

lundi 24 mars 2014

Brutal tales of chivalry 5 (Masahiro Makino, 1969)


Hanada (Ken Takakura) et Kazama (Ryo Ikebe) se battent en duel après le meurtre de l'oyabun du second par le premier. Hanada remporte le duel en tranchant le bras de son adversaire et passe cinq ans en prison. A sa sortie, il trouve son clan disloqué tandis que Kazama, abandonné par le sien, est devenu un ivrogne. Les deux hommes semblent néanmoins dénués de rancune l'un envers l'autre.

Etant donné que les Brutal tales of chivalry possèdent tous sensiblement la même trame narrative, il est nécessaire d'apprécier les petites différentes entre épisodes afin d'en discerner l'évolution. Deux ans ont passé depuis Brutal tales of chivalry 4 et petit à petit s'opère dans le cinéma japonais une révolution cinématographique avec l'apparition du jitsuroku-eiga, films de yakuzas " réalistes " détachés du code d'honneur traditionnel qui trouvera son point culminant dans les années 70. Il est certainement de plus en plus difficile pour les producteurs de présenter des yakuzas chevaleresques dont Ken Takakura fut la plus célèbre incarnation et cet opus vient subtilement prendre acte de la tendance puisqu'aux sempiternels Takakura et Ikebe dans leurs rôles habituels (ils possèdent les mêmes noms que dans Brutal tales of chivalry 4, mais il ne s'agit pas des mêmes personnages, les films étant comme toujours indépendants les uns des autres) s'ajoute cette fois un yakuza solitaire louant ses services au plus offrant, sorte de version moderne des rônins cyniques des années 20. Signe particulier, il utilise une arme à feu, jusqu'ici l'apanage des méchants ; cette façon de doter un personnage du bon coté d'une arme ne respectant pas les codes traditionnels montre bien la conscience des producteurs de la nécessité de faire entrer les yakuzas dans une ère ou de Baby Cart à Lady Snowblood en passant par la femme scorpion de la série Sasori, les héros se révéleraient de plus en plus sombres et ambigus.



C'est aussi le premier cas ou les trois acteurs principaux (Takakura, Ikebe et Junko Fuji) font l'objet d'un vrai triangle amoureux : Ikebe et Fuji sont mariés mais la déchéance de son époux dans l'alcool pousse Fuji à se réfugier dans les bras de Takakura, sans que ni elle ni lui ne sache qu'il est celui qui a estropié Ikebe. Il fait ainsi partie des films de la saga au moteur dramatique le plus efficace puisque le cœur du film réside dans la manière dont deux personnages chargés d'un passif on ne peut plus lourd arriveront à se battre l'un à coté de l'autre ; pour le reste, on retrouve les éléments traditionnels : une bagarre entre clans pour la possession d'une carrière comme dans Brutal tales of chivalry 2, un jeune couple qui fera les frais de la colère des mauvais yakuzas et évidemment le meurtre du bon oyabun par le clan ennemi, avec pour originalité le fait que l'oyabun en question soit joué par rien de moins que Takashi Shimura, le charismatique Kambei des 7 samouraïs de Kurosawa ! Son humanité et son charisme font merveille, et dans la mesure ou les membres du trio récurrent demeurent fidèles à eux-mêmes, on peut dire que cet épisode contient le plus beau casting des cinq premiers volets de la saga.



Le combat final est là encore plus court que ceux des films de Saeki mais bien plus réussi que celui du quatrième volet. Il est un peu dommage que le handicap de Ryo Ikebe ne soit pas plus exploité - rappelons qu'en 1969, les wu xia pian avec Jimmy Wang Yu en sabreur manchot cartonnent en Chine - mais la vitalité de la mise en scène d'un cinéaste pourtant âgé de plus de soixante ans emporte largement le morceau. Loin des meilleurs opus des sagas Zatoichi ou Baby Cart, ce cinquième volet est de ceux qu'on a pu voir le plus réussi avec le troisième et fait regretter de ne pas disposer à l'heure ou j'écris des 4 derniers (d'autant plus qu'on y retrouve Saeki et Makino à la mise en scène). Toutefois, on quitte cette saga avec un agréable sentiment, celui d'avoir vu faute d’œuvres totalement achevées de bons moments de cinéma populaire nippon aussi désuets qu'agréables.

Titre original : Shôwa zankyô-den: Karajishi jingi

jeudi 6 mars 2014

Brutal tales of chivalry 4 (Masahiro Makino, 1967)


Après la mort de leur leader, les membres du clan Tsutamasa subissent les manigances de l'ambitieux Akutsu. Hidejiro (Ken Takakura), de retour de son service militaire, prend en charge le clan Tsutamasa et tente d'éviter le conflit avec l'aide de son ami Jukichi (Ryo Ikebe), homme de main d'Akutsu. Hidejiro est également amoureux de Fumiyo (Junko Fuji), la soeur de Jukichi.

Le remplacement de Saeki par Makino a t-il été en mesure de relancer une saga dont les épisodes commençaient à trop se ressembler ? Pas vraiment. Certes, on observe quelques aspects inédits : pour la première fois les personnages joués par Takakura et Ikebe sont des amis d'enfance et non des yakuzas sympathisant au service de leur clan. L'Oyabun de la famille Tsutamasa n'est pas assassiné par les méchants et le scénario signé Norifumi Suzuki se concentre légèrement plus que d'habitude sur les seconds rôles, notamment un romantique yakuza amoureux d'une geisha et son ami attardé mental filmé avec un surprenant respect exempt de cynisme (il sera d'ailleurs le seul admis aux cotés de Takakura et Ikebe lors du règlement de comptes final).  Mais toutes ces variations ne sont que des micro-variations et à prendre le film dans sa globalité, il déroule tous les éléments vus et revus dans les trois premiers opus de Saeki. En plus de Takakura et Ikebe, Junko Fuji devient à son tour une présence régulière dans la saga avec un rôle de femme aimante et douce après un Brutal tales of chivalry 3 ou elle jouait déjà la sœur de Ryo Ikebe.


Faute de se trouver dans des nouveautés narratives trop minimes, la valeur ajoutée aurait pu résider dans la mise en scène du vétéran Makino. Hors action, il s'agit d'un artisanat correct sans génie qui n'est ni meilleur ni moins bon que celui du Saeki débarrassé de ses maladresses du premier volet. Lors du règlement de comptes final en revanche, Makino s'avère plus dynamique et formellement plus énergique que ne l'était Saeki, mais tout ceci est malheureusement gâché par l'aspect beaucoup trop court du combat en question. Dans la mesure ou les ninkyos résident souvent dans le fait de faire monter la pression durant une heure et quart avant de la relâcher lors du quart d'heure final, ici sa brièveté donne pour la première fois l'impression que Ken Takakura n'a pas tout à fait purgé sa rage et nous laisse sur notre faim en dépit de l'évident talent de cinéaste d'action de Makino.

Autre défaut plus subjectif : si les Brutal tales of chivalry abusaient souvent des bons sentiments, ceux-ci avaient le mérite de créer une réelle dramaturgie et de donner à l'histoire une forte tonalité tragique. Ici, en accentuant plutôt l'aspect pittoresque des personnages secondaires et en insistant moins sur les dilemmes psychologiques autour de Takakura et Ikebe, le script se tire une balle dans le pied car si le film est moins mièvre que les autres opus, il est aussi moins émouvant. La relation Takakura-Fuji en pâtit légèrement et on ne retrouve pas de moment de tension comparable à celui du duel entre nos deux valeureux yakuzas lors de l'épisode 3.  


Alors, ratage que ce volet introductif de Makino, par ailleurs grand connaisseur du genre puisqu'il fut à l'origine des Nihon Kyokaku-den, l'une des trois sagas ayant fait de Ken Takakura une vedette au Japon - les autres étant Abashiri Prison et évidemment les Brutal tales of chivalry - ? Non, l'aspect négatif de cette chronique provient surtout du fait qu'un sentiment de routine correcte s'instaure petit à petit, laissant forcément un peu d'ennui s'installer. Tout en racontant sensiblement la même chose, les premiers opus voyaient Saeki prendre progressivement de l'aisance jusqu'à un épisode 3 en forme de synthèse des qualités du réalisateur. Ici, le changement ne permet pas d'explorer de nouveaux terrains narratifs ni d'apporter suffisamment de brio à la mise en scène pour passer outre le sentiment de légère déception, s'expliquant également par les très grandes similarités entre les épisodes. 

dimanche 16 février 2014

Brutal tales of chivalry 3 (Kiyoshi Saeki, 1966)


Shigejiro (Ken Takakura) sort de prison après avoir tué des yakuzas responsables de la mort de son oybaun. Il échappe à une embuscade avec l'aide de Katsuragi (Ryo Ikebe), qui se trouve être l'assassin recherché par Shigejiro. Pendant ce temps, un clan yakuza s'en prend à la fois à un syndicat de pécheurs et à une troupe de théâtre dont fait partie Matsu, un ancien membre du clan de Shigejiro. 

La beauté de ce troisième opus ne vient pas de son scénario qui reprend beaucoup d'éléments des précédents volets et du ninkyo-eiga en général. La relation entre Takakura et Ikebe est ainsi calquée sur celle du deuxième opus en version inversée (c'est maintenant Ikebe et non Takakura le tueur repenti) tandis que le rapport père-fille difficile autour de l'oyabun du bon clan est à peu de choses près identique à celui du premier film. On retrouve de nombreux éléments récurrents (le plan sur Ken Takakura révélant son tatouage, le duel avorté, les séquences de saccage par les mauvais yakuzas, les scènes de recueillement sur une tombe) avec ici une efficacité dramaturgique accrue. Kiyoshi Saeki a l'intelligence de diminuer film après film son héros, insistant moins sur sa qualité de combattant que sur sa bonté humaine et son souhait de compenser ses erreurs passées en prenant soin de son entourage, notamment la veuve d'un de ses amis. Pour le première fois, Ken Takakura est défait en duel - superbe plan sur le visage de l'acteur comprenant que Ryo Ikebe retient ses coups pour ne pas le tuer - ce qui enrichit sa relation avec son vis-à-vis dans le mauvais clan. De même, Saeki fait intervenir son personnage relativement tard et il faut attendre plusieurs meurtres crapuleux et destructions de biens pour qu'il accepte d'aller régler ses comptes ; ce choix d'une catharsis très forte fonctionne mieux que dans les précédents opus grâce à la maîtrise accrue du réalisateur, qui signe ici son plus beau combat final, une très belle réussite du genre.


Si les habituels Takakura et Ikebe connaissent désormais par cœur leurs personnages, apparaît pour la première fois dans la saga Junko Fuji - future Lady Yakuza - très bonne en sœur affectueuse d'Ikebe, ainsi que Tomisaburo " Baby Cart " Wakayama en chef de clan bienveillant. Les bons sentiments sont évidemment toujours là - allergiques s'abstenir - et Saeki dote tous les personnages masculins de regrets et de frustrations divers qui les transforment en figures attachantes et tiraillées ; on note notamment un beau personnage de jeune chef de clan incapable d'empêcher la mort de celle qu'il aimait et un ancien yakuza reconverti dans le théâtre auquel Takakura conseille de rester fidèle aux membres de sa troupe. Il aurait suffit de quelques surprises concernant leurs évolutions respectives pour faire de cet opus un classique, mais les limites narratives propres au ninkyo l'empêchent de décoller dans la mesure ou en dépit de ses qualités formelles et de son excellente direction d'acteurs, on commence à avoir un sentiment de déjà vu trop fort. On craint d'ailleurs pour les épisodes suivants si ceux-ci ne parviennent pas à sortir du canevas narratif des trois premiers.


En résumé, il s'agit d'une sorte de version revue et corrigée des premiers épisodes, qui gagne en efficacité dramaturgique et en qualité de mise en scène ce qu'elle perd en surprise puisque tous les situations demeurent extrêmement prévisibles et attendues. Cependant, un combat final digne de Kenji Misumi et un quatuor d'excellents acteurs font de ce volet le haut du panier du ninkyo pour peu que l'on oublie les sommets d'Hideo Gosha. Peut-être que le remplacement de Kiyoshi Saeki par le vétéran Masahiro Makino pour les épisodes 4 et 5 saura extraire la série de sa routine narrative.


Titre original : Showa zankyo-den : Ippiki okami

mardi 28 janvier 2014

Brutal tales of chivalry 2 (Kiyoshi Saeki, 1966)



Hanada (Ken Takakura) a cherché à protéger un jeune couple de la famille Sooda. En échange de leur liberté, il a du défier et tuer le chef du clan Sasaki. A sa sortie de prison, Hanada rencontre la veuve et le fils de Sasaki, persécutés par le clan Sooda qui cherche à s'approprier leurs carrières. Il décide de les protéger mais cache son identité à la veuve.

Deuxième film de la saga Brutal tales of chivalry, cet opus n'entretient aucune parenté narrative avec le premier. Ni les méchants ni le héros ne sont identiques, mais qu'importe : quel que soit le nom du personnage incarné par Ken Takakura, il reste un parangon de vertu, un exemple de yakuza courageux et chevaleresque. Toutefois, il n'est ici plus membre d'un clan mais simplement mû par son sentiment de devoir envers la famille Sasaki, avec l'habituel dilemme entre obligations et humanité.

Evidemment, nous sommes dans un ninkyo et les bons sentiments naïfs sont présents, parfois presque envahissants. La famille recomposée constituée par Hanada, la veuve et l'orphelin Sasaki est parfois lourdement exprimée ( " tu me rappelles mon papa " et autres " j'ai besoin d'un père vivant " ), avec l'évident et attendu parallélisme entre le besoin croissant qu'ont les Sasaki d'être protégés par Hanada et la culpabilité de plus en plus dévorante qui assaille celui-ci. Le film gagne en sécheresse sur la dernière partie puisqu'on retrouve encore une fois le charismatique Ryo Ikebe dans le rôle d'une sorte de double d'Hanaka : refoulant lui aussi ses regrets (il a abandonné son clan et se sent donc responsable de la mort de Sasaki), il en devient le meilleur allié et l'ennemi juré à la fois. C'est dans les confrontations entre Ikebe et Takakura que cet épisode est à son meilleur, car il parvient à trouver un certain suspens (nos héros vont-ils réussir à passer outre leurs différents pour se battre contres les Sooda ? ).



Un autre petit plus thématique par rapport au premier opus réside dans la personnalité du chef du clan Sooda, ancien employé des Sasaki déterminé à oublier ses années de labeur en devenant propriétaire, dans une critique du capitalisme exacerbé anticipant celle de Fukasaku. Il est dommage que les sbires de Sooda soient caractérisés de manière exagérément grotesque, d'autant plus que les seconds rôles cabotinent à plusieurs reprises et tranchent avec la brillante sobriété du duo Takakura/Ikebe. 

Concernant la mise en scène, Kiyoshi Saeki a légèrement progressé et le combat entre Hanada et Sasaki est tout à fait digne d'un chambara de bonne facture. En revanche, le final est gâché par la très mauvaise idée de le diviser en deux temps, ce qui le prive à la fois de tension et d'émotion. Or, il faut comprendre qu'un ninkyo se caractérise par une dramaturgie qui fait subir au personnage principal énormément de dilemmes, de conflits intérieurs et d'humiliations jusqu'à ce qu'il purifie sa rage dans une explosion de violence dévastatrice. Par conséquent, un final raté est doublement handicapant puisqu'il amène une frustration chez le spectateur de ne pas sentir le personnage se purger de toute cette colère accumulée. De façon similaire, si l'idée de faire se dérouler l'affrontement final se justifie thématiquement (le méchant Oyabun périra sur le lieu qu'il a voulu posséder à tout prix), elle le prive aussi du sentiment d'étouffement qui dynamise les habituels combats en intérieur. 



Si cet épisode s'avère très légèrement supérieur au premier, il souffre tout autant que celui-ci de la comparaison avec les grands yakuza eiga de Fukasaku ou Gosha. Mais encore une fois, le magnétisme des acteurs, le scénario et une mise en scène artisanale globalement correcte en font un petit plaisir doté d'un certain charme d'époque.

Le film est également connu sous son titre original : Shôwa zankyô-den: Karajishi botan 

vendredi 10 janvier 2014

Brutal tales of chivalry 1 (Kiyoshi Saeki, 1965)


Seiji (Ken Takakura) rentre de la guerre lorsque son oyabun est assassiné par le clan rival Iwasa. Sur son lit de mort, celui-ci désigne Seiji comme successeur, mais lui interdit de démarrer un conflit contre Iwasa. Seiji découvre également que la femme qu'il aimait est désormais mariée.

L'histoire du film de yakuza se divise en deux sous-genres : le ninkyo, ou film de yakuzas chevaleresques, mettait en scène des personnages positifs tandis que le jitsuroku, ou film de yakuzas réaliste, ne présentait que des héros égoïstes totalement détachés du code d'honneur traditionnel. C'est cette deuxième tendance qui fut la plus diffusée en France, notamment par le biais des films de Kinji Fukasaku, c'est pourquoi découvrir des ninkyos comme ce Brutal Tales of Chivalry lorsque l'on est habitué à la violence exacerbée de leurs successeurs donne un effet similaire à celui de découvrir John Ford après Sergio Leone. Les puristes du cinéma de genre préféreront sans doute la frénésie et la vision désenchantée des jitsurokus tendis que d'autres apprécieront le classicisme formel ou la retenue des ninkyos, dont ce Brutal Tales of Chivalry est l'un des archétypes les plus exemplaires.



 
Ainsi, on retrouve l'opposition entre le bon clan, qui œuvre pour la collectivité, et le mauvais clan dont l'accoutrement (lunettes de soleil, casquettes, cravates pour les chefs) montre la soumission aux intérêts américains au contraire d'un Ken Takakura arborant fièrement son kimono. Comme le soulignait pertinemment Paul Schrader dans son article sur le yakuza-eiga, l'une des situations les plus fréquentes du ninkyo oppose le devoir (ici Seiji tente de faire respecter les dernières volontés de son mentor et accepte le mariage de celle qu'il aime) à l'humanité (les hommes de Seiji ulcérés par les exactions du clan Iwasa) ; la mort de plusieurs de ses hommes conduira Seiji à affronter l'ensemble du clan Iwasa à l'arme blanche.

Quelques idées scénaristiques et quelques personnages relèvent légèrement un script ultra-balisé. C'est la relation entre Seiji et Kazama, un nouveau yakuza dans le clan Kawada ; c'est une belle séquence de retrouvailles entre celui-ci et sa sœur disparue lors de funérailles, c'est enfin un beau moment presque absurde ou le second de Kawada et Kazama rivalisent de politesses avant d'accepter de se considérer comme des égaux. Le reste du temps, les bons sentiments sont omniprésents : Seiji est irréprochable, que ce soit envers les femmes, envers ses hommes ou envers les petits commerçants. Heureusement, le charisme des acteurs tire le film vers le haut et si Ken Takakura deviendrait vite le héros le plus emblématique du ninkyo-eiga, le solide casting de seconds rôles qu'on retrouvera chez Fukasaku (Hiroki Matsukata, Tatsuo Umemiya) et la présence de l'excellent Ryo Ikebe en Kazama parviennent à faire exister des personnages stéréotypés.




Si l'on ne tarit pas d'éloges à propos des acteurs, il n'en est malheureusement pas de même à propos de la mise en scène de Kiyoshi Saeki. Parfois brouillonne et approximative, elle peine dans son classicisme à égaler le travail d'un Tai Kato, par exemple. Le moment le plus décevant est ainsi le règlement de comptes final : si celui-ci est tout à fait correct cinématographiquement parlant, il échoue complètement à donner ce sentiment purificateur qui caractérise les explosions de violence achevant les meilleurs films de yakuzas. Rythmiquement, il accuse également une baisse de régime avant les dix dernières minutes.

Brutal Tales of Chivalry est le premier épisode d'une série qui en comptera neuf et qu'on trouve parfois référencés sous leur titre japonais Shôwa zankyô-den. Si ce premier opus ne représente pas un sommet du film de yakuza, il demeure un divertissement agréable et impeccablement joué.