Ma mémoire vieillit avec moi aussi j'écris sur des films que je m'en voudrais d'oublier.
Affichage des articles dont le libellé est Tomisaburo Wakayama. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Tomisaburo Wakayama. Afficher tous les articles
vendredi 12 décembre 2014
Lady Yakuza 7 : Prépare-toi à mourir ! (Tai Kato, 1971)
Oryu assiste à un conflit entre un bossu, Yasu, et des hommes du clan Kubo. Elle défend l'infirme qui était accusé d'avoir triché aux cartes, et plus tard c'est au tour d'Oryu elle-même d'être accusée du même forfait dont elle ne se tire que grâce à l'intervention de Yuki (Koji Tsuruta), un yakuza qui tente de faire barrage au clan Kubo.
On demandera un peu d'indulgence pour cette critique étant donné le risque de paraphraser ce qu'on a écrit sur Lady Yakuza 6 : il s'agit encore une fois d'un film formellement très abouti mais dont le scénario est un décalque de celui des épisodes précédents. En réalité, ces deux points sont à nuancer ; en ce qui concerne le scénario, si l'on n'échappe pas aux personnages que l'on finit par connaitre par cœur (Koji Tsuruta en yakuza chevaleresque, un orphelin pleurnichard, un jeune chien fou et des méchants très méchants) les deux " nouveaux " sont plus intéressants. Il y a d'abord Yasu, un bossu rejeté par la société qu'Oryu parvient à acquérir à sa cause par un peu de bienveillance, et l'adjoint de Yuki qui le trahira avant de succomber au remord. Ils sont les seuls personnages nuancés qui revêtissent des nuances de gris, et le fait est que si on parvient à ne pas (trop) se lasser de la saga, c'est parce que derrière une structure très codifiée aux apparences manichéennes, les variations se font principalement autour de personnages aux motivations moins évidentes. Il y a également une teinte plus sombre qui apparaît ici avec une Oryu qui, en dehors de ses tête-à-tête avec Yasu, semble progressivement perdre de sa patience et de sa compréhension avant d'exploser durant les dernières minutes.
L'autre petite originalité, c'est qu'on revit toutes les situations archi-rebattues... mais sur d'autres personnages ! Ainsi ce n'est pas le bon oyabun qui est tué par les hommes du clan Kubo mais Yuki lui-même, Yuki qui ne participe logiquement pas au combat final, " remplacé " par le chien fou Tsune qui était habituellement l'archétype du jeune sanguin qui se faisait éliminer aux deux tiers du film. De même, l'intermède comique avec Kumatora est ici placé en fin de film (c'était pratiquement tout le temps au début) ce qui représente un choix audacieux mais raté : la tension accumulée depuis une heure s'échappe brutalement lors d'une séquence burlesque ou Oryu fait voltiger un ministre à moitié nu pendant que l'ami Kumatora se fait prendre à tripoter une geisha... Ces scènes sont habituellement lourdaudes, ici elles cassent en plus un rythme par ailleurs mieux géré sur la durée que dans l'épisode 6. Il faut aussi mentionner que les scènes larmoyantes propres au genre sont un petit peu trop présentes, mais ce défaut est récurrent dans les volets ou Oryu est confrontée à des figures d'enfants orphelins.
Formellement, même si l'on est un demi-cran en-dessous des épisodes 3 et 6 (qui sont de véritables merveilles sur cet aspect), une fois encore Tai Kato survole la concurrence. Du plan-séquence aussi discret que réussi, du combat en plan fixe rendu miraculeusement pertinent par la position du cadre (l'assassinat de Yuki), un repos de l'héroïne avant la confrontation finale ou Kato ose ne filmer que la moitié de son visage, des jeux extrêmement recherchés sur la profondeur de champ... Lors du combat final, on est stupéfait de constater qu'un acte apparemment anodin (l'héroïne perd sa barrette et se bat les cheveux au vent) donne à la scène une brutalité et une sauvagerie que l'on n'avait pas anticipé ; de même, si il n'est évidemment pas nouveau au cinéma de créer une dramatisation à l'aide de la pluie - Les sept samouraïs sont passé par là - Kato le fait avec une redoutable efficacité.
On arrive pratiquement au bout de la saga - ne reste plus qu'un épisode - et faute d'avoir rencontré une grande série du niveau des Baby Cart, des meilleurs Zatoichi ou Sasori, on lui saura gré d'avoir imposé une actrice dont le charme et le naturel éclipsent un jeu quelque peu archétypal ainsi qu'un metteur en scène talentueux doublé d'un esthète. Rien que pour cela, on ne regrette rien.
lundi 24 novembre 2014
Lady Yakuza 6 : Le retour d'Oryu (Tai Kato, 1970)
Oryu (Junko Fuji) retrouve la jeune Okimi qu'elle avait promis de protéger. Celle-ci est amoureuse de Ginji, un homme du clan Sanezu dont le leader cherche à s'approprier un théâtre. Oryu est sauvée d'une attaque par Aoyama (Bunta Sugawara), traqué par le clan Sanezu pour avoir frappé un de leurs alliés responsable de la mort de sa sœur.
Si nous en sommes au sixième volet de la saga, l'intrigue de celui-ci prend en réalité la suite de celle de Lady Yakuza 3 : le jeu des fleurs, déjà réalisé par Tai Kato. Oryu est donc à la recherche de la petite fille orpheline et jure de la protéger une fois retrouvée, à ceci près que l'infâme clan Sanezu a déjà fait main basse dessus. Et comme souvent l'on assiste au cas de conscience d'un des hommes de Sanezu amoureux et aimé d'Okimi tandis qu'Oryu s'amourache d'un yakuza solitaire qui l'aidera à affronter le clan ennemi. On notera que pour la première fois, celui-ci est incarné par Bunta Sugawara qui avait joué un méchant dans le second épisode, constituant le premier cas de " promotion " là ou les habituels Ken Takakura et Koji Tsuruta étaient quant à eux abonnés aux rôles de gentils. Le choix de Sugawara est doublement pertinent, d'abord parce qu'il se révèle tout à fait à la hauteur de ses prédécesseurs et que sa relation avec Oryu est l'une de celles qui fonctionnent le mieux de la série, ensuite parce que Sugawara n'est pas sans dégager une forme de brutalité ambiguë qui donne un certain relief à son personnage.
On peut juger Lady Yakuza 6 selon deux critères, son scénario ou sa mise en scène. L'appréciation générale dépendra fortement de l'importance qu'on attache à chacun d'eux car il s'agit à la fois d'un des plus brillants ninkyos sur le plan formel, mais aussi d'une énième resucée de tous les thèmes déjà entrevus auparavant. Encore une fois, on ne coupera pas à une séquence de jeu de cartes remportée par Oryu malgré les tricheries adverses, encore une fois le chevalier servant lui sauvera la vie avant une scène de romance sur un pont, encore une fois le " bon " parrain yakuza mourra assassiné traîtreusement mais demandera à ses hommes de ne pas le venger, encore une fois Kumatora apparaîtra trois minutes pour casser la figure à quelques malandrins. Il semble que Suzuki soit arrivé au bout des combinaisons narratives possibles et se contente de répéter inlassablement les mêmes formules, avec parfois quelques micro-variations (les artisans ou paysans molestés par le mauvais clan deviennent des acteurs de théâtre). Ceci dit, l'histoire y est relativement plus sèche que d'habitude (personne ne finit totalement épargné) et atténué légèrement l'altruisme hors du commun dont Oryu semble incapable de se départir.
Si Kato Tai ne bénéficie donc pas d'un script lui permettant de signer un grand yakuza-eiga, il réalise toutefois ce qui est peut-être la plus belle mise en scène de la saga, encore supérieure à celle de son excellent épisode 3. Chaque plan serait à étudier en école de cinéma tant sa science du cadre y est incroyable, Tai n'hésitant pas à multiplier les longs plans fixes dynamisés par les mouvements des personnages à l'intérieur tel ce moment de bravoure de sept minutes durant lequel la jeune Okimi finit par reconnaître Oryu. Rares sont les cinéastes capables de donner autant d'intensité sans bouger leur caméra (Kobayashi ? Ozu ?) et les plans déroutants filmés depuis le sol finissent toujours par se révéler d'une grande pertinence. Les séquences sous la neige sont magnifiques et Tai surprend encore lors du catharsis final ou un montage plus sec, une nervosité bienvenue et quelques giclées de sang bien placées achèvent de transformer la conclusion en grand moment de bravoure.
Du coup, ce Lady Yakuza 6 nous apparaît comme un bon cru global (surtout après les médiocres épisodes 4 et 5) ou le sens visuel de Tai Kato vient élever un ensemble de situations convenues et archétypales.
jeudi 6 novembre 2014
Lady Yakuza 5 : Chroniques des joueurs (Kosaku Yamashita, 1969)
Oryu (Junko Fuji) tente de faire soigner l'un de ses hommes mais celui-ci décède. Elle procède à une remise en question et rejoint une communauté paysanne dirigée par Eguchi, un ancien yakuza qui la pousse à quitter le milieu. Un clan mené par Narutonaga s'en prend aux paysans et Oryu a de plus en plus de mal à cacher ses vieux réflexes de combattante.
Après un très mauvais épisode 4, la saga repart sur de meilleures bases avec ce film ou l'humour pataud a totalement disparu. Faute d'avoir droit au retour de Tai Kato - qui réalisera les deux épisodes suivants -, c'est Kosaku Yamashita, déjà responsable du premier Lady Yakuza, qui est chargé de la mise en scène. On retrouve les mêmes qualités et défauts : un sens du cadre évident, un talent certain pour filmer l'action mais aussi un abus du plan fixe et une incapacité à rythmer son film en dehors des combats. Ainsi des deux grands moments dramatiques qui opposent Oryu et Eguchi : lors du premier, l'ex-yakuza reproche à la jeune femme d'être incapable de quitter ses habitudes, tandis que le second permet à Oryu de le confronter aux conséquences de son inaction. Dans l'un comme dans l'autre, la science picturale du cinéaste est manifeste (le placement des personnages dans le cadre est impeccable) mais l'absence de dynamique finit par créer de grosses longueurs.
Il s'agit également du premier épisode ou le rôle du yakuza repenti et bienveillant qui entretient une relation ambiguë avec Oryu est divisé en deux. Si l'on peut s'attendre à ce que Koji Tsuruta (grand rival de Ken Takakura et qui avait interprété un rôle de ce type dans le second épisode) s'en charge en interprétant Sanji, un brave homme affublé d'une petite fille dont il recherche la mère, c'est surtout Eguchi qu'on voit interagir avec Oryu. Comme d'habitude le scénario de Suzuki développe un certain nombre de personnages et on croisera un yakuza sec mais honorable opposé à un ami d'Oryu, un chef de clan proche de Sanji mais également des méchants, un couple en difficulté et le retour de Kumatora en fin de film. On regrettera toutefois un développement très inégal des seconds rôles.
La grosse déception, il faut le dire, vient de l'exécution ratée du combat de fin. Oryu n'y est accompagnée ni de Sanji ni d'Eguchi et se retrouve au bout d'une minute face au grand méchant ; l'usage du ralenti apporté par Yamashita n'est d'ailleurs pas des plus convaincants. Seul allié de la belle lors du règlement de comptes, Kumatora se contente de quelques coups de sabre dans un lieu différent et si on pouvait déplorer le fait que la saga n'ait jamais employé le futur acteur des Baby Cart lors des scènes d'action - ce rôle étant habituellement confié au personnage de Fujimatsu -,son apparition est ici d'une trop grande brièveté pour ne pas donner un sentiment de gâchis. C'est d'autant plus dommageable que pourtant, Yamashita semblait jusque là mettre un point d'honneur à être relativement efficace sur ce plan, et que les combats précédents celui-ci sont de très bonne qualité. Il aura également eu le mérite d'être le premier à mettre Oryu si près du renoncement puisqu'elle semble bien déterminée à vivre au sein des paysans, mais sur trop d'aspects le film ressemble à une compilation d'éléments déjà vus en mieux dans les premiers épisodes (le moment ou Oryu mise sa vie aux cartes pour sauver ses amis, l'embuscade contre Takei). Toutefois, les dernières minutes nous réservent un beau moment d'émotion lorsqu'elle trahit sa promesse à Sanji pour le bien d'une petite fille.
Au final, un film légèrement inférieur au premier opus réalisé par Kamashita, et clairement en deçà des réalisations signées Suzuki et Kato. La mise en scène artisanale de Yamashita est typiquement de celles qui, sans couler un film, peinent énormément à le transcender tandis que le côté un peu stéréotypé de l'héroïne fait qu'on peine à être aussi fasciné par elle qu'on l'était par un Zatoichi ou un Ogami Itto. Pour autant, l'on espère que certaines directions empruntées (l'absence d'humour, Tomisaburo Wakayama qui se bat) seront suivies lors des épisodes ultérieurs. A suivre...
vendredi 22 août 2014
Lady Yakuza 3 : Le jeu des fleurs (Tai Kato, 1969)
Oryu (Junko Fuji) reçoit l'hospitalité du clan Nishinomaru mais découvre qu'une tricheuse a usurpé son identité. Elle défend également ses hôtes en conflit avec le clan Kimbara, aidée par le retour de son vieil ami Kumatora (Tomisaburo Wakayama) et par un vagabond sympathique, Hanaoka (Ken Takakura). Celui-ci étant évidemment lié au clan Kimbara...
Pour l'instant, il s'agit du meilleur Lady Yakuza qui surpasse même d'une courte tête les meilleurs Brutal tales of chivalry. Le responsable de cet état de fait n'est pas le scénario : si Noribumi Suzuki, également réalisateur du précédent opus, est un scénariste doué et doté d'une belle capacité à multiplier les personnages sans faire perdre de vue l'intrigue principale, son travail ici ne fait qu'égaler celui qu'il avait accompli pour les deux premiers volets. La direction d'acteurs n'est pas non plus en cause : si Junko Fuki et Ken Takakura demeurent impeccables, les ninkyos sont quasiment toujours convaincants concernant cet aspect. Il faut toutefois noter que le personnage de Kumatora est enfin supportable et que l'humour pénible qu'il apportait dans les films de Yamashita et Suzuki a été considérablement réduit ; de même, le scénario lui permet d'être un peu plus actif et évite mieux le côté figuratif de ses apparitions passées. On note également l'étonnant retour de Fujimatsu, l'homme de Kumatora qui comme lors du premier épisode se battra aux côtés d'Oryu, il est toutefois dommage qu'il fasse pratiquement de la figuration et que le scénariste hésite probablement encore à lui donner plus d'importance.
Non, le grand progrès réside dans le choix du metteur en scène Tai Kato qui se révèle le plus esthète, le plus dynamique et le plus efficace des réalisateurs qui se sont succédé jusqu'ici. Ses compositions de plans sont souvent remarquablement agencées et utilisent avec virtuosité le décor pour séparer métaphoriquement des personnages incapables de se rejoindre, rappelant de façon plus imparfaite la science du cadre d'un Kobayashi ou d'un Kudo. D'autant plus que Kato est tout aussi rigoureux lorsqu'il s'agit de filmer Oryu et ses amis pénétrant chez les méchants en caméra portée ; Junko Fuji a d'ailleurs rarement paru aussi crédible une arme à la main, la mise en scène mettant intelligemment son agilité en valeur. Il est quelque peu dommage que le combat de fin soit l'un des plus courts vus dans un ninkyo tant on aurait aimé en voir plus ; qu'il s'agisse de la manière qu'a Kato de magnifier son héroïne en ne montrant pas les coups portés ou lors des scènes plus calmes de filmer depuis le sol, le cinéaste prouve ici qu'un script de série B peut aboutir a quelque chose de mémorable dans les mains d'un cinéaste talentueux, qui a d'autant plus de mérite que sa virtuosité est bien plus discrète que les audaces délirantes d'un Suzuki ou la frénésie d'un Fukasaku.
Certes, les clichés et les bons sentiments sont toujours là. La joueuse sauvée par Oryu - qui fait quelque peu doublon avec celle de Lady Yakuza 2 - viendra se sacrifier pour expier ses fautes, le yakuza ayant abandonné sa fille en fera de même et de nouveau les méchants se distinguent par leur accoutrement ridiculement occidentalisé, encore une fois opposé au kimono des traditionalistes vertueux et aimants. Oryu n'a pas l’outrance de Baby Cart, la force de Sasori ou la variété d'intrigues de Zatoichi ; elle est une héroïne intéressante mais moralisatrice, elle a d'ailleurs besoin d'être systématiquement épaulée par un personnage masculin pour accomplir son devoir. L'idéal pour les prochains épisodes aurait consisté dans le fait de conserver Tai Kato à la mise en scène et de remplacer Noribumi Suzuki au scénario, moins à cause d'un manque de talent que de répétitions un peu gênantes qui finissent par apparaître dans son travail. Mais l'histoire en voulut autrement et au contraire, Lady Yakuza 4 verrait le scénariste rester en place tandis que la mise en scène serait pour le coup confiée au médiocre Shigehiro Ozawa avant que les producteurs ne rappellent Tai Kato pour les épisodes 6 et 7.
vendredi 4 juillet 2014
Lady Yakuza 2 : La règle du jeu (Noribumi Suzuki, 1968)
Deuxième volet de la saga dont le scénariste des premiers épisodes, Noribumi Suzuki - habitué du genre puisqu'il signait également le script de Brutal tales of chivalry 4 - est ici promu metteur en scène. A l'instar d'un Teruo Ishii, Suzuki doit l'essentiel de sa reconnaissance en occident à ses films de torture, mais l'un comme l'autre ont pu se faire la main sur des ninkyos (les Abashiri Prison dans le cas d'Ishii, sur lesquels on reviendra peut-être un jour). Pourtant, l'avenir de Suzuki s'entrevoit rétrospectivement ici et rarement a t-on vu un ninkyo insister autant sur un viol avec une cruauté à la limite de la complaisance ; de même, le très curieux couple constitué par Oren et Yasu, une joueuse rivale d'Oryu et son mari (littéralement) émasculé évoque les futurs excès 70's, ceux des Sasori ou des Baby Cart. Si le premier volet signé Kosaku Yamashita se regardait tout à fait, la platitude de sa mise en scène hors action fait du film de Suzuki un film plus agréable à regarder en comparaison, plus dynamique. Si les fautes de gout n'en sont pas absentes (le fils du ministre occidentalisé est évidemment ridiculisé, l'idéalisation des yakuzas preux et chevaleresques est souvent difficile à avaler), le travail artisanal de Suzuki se révèle tout aussi correct à la mise en scène qu'au scénario.
Car encore une fois, Suzuki développe un nombre assez important d'intrigues. Le clan Kasamatsu engage Oren (contre l'avis de Yasu) pour battre Oryu au jeu ; Kazama cherche à venger ses parents victimes d'usuriers ce qui le rend très hostile à Kasamatsu ; deux yakuzas maladroits cherchent à intégrer le clan d'Oryu et le dernier rescapé du clan Tokasaki est maintenu captif. De quoi meubler efficacement l'heure et demie même si comme pour le premier épisode, l'humour bas du front apporté par le personnage de Tomisaburo Wakayama ne s'imposait pas forcément. En revanche, Koji Tsuruta réussit à remplacer son rival Ken Takakura dans le rôle du preux chevalier avec la même réussite, tandis que dans le rôle de l'adjoint de Kasamatsu on découvre avec plaisir un tout jeune Bunta Sugawara qui prouvait déjà son impressionnant charisme. Le côté omniprésent d'Oryu contraste assez finement avec sa faiblesse réelle et si ses qualités " masculines " de combattante sont souvent utiles, elles ne suffiraient pas sans ses compétences " féminines " de meneuses d'hommes qui inspire la loyauté et le respect. On sera un petit peu plus circonspect devant les leçons de vie de Kazama " la couture vous irait mieux que le couteau " (sic!) d'un paternalisme relativisant encore une fois le discours gentiment féministe de l'ensemble.
Il manque peut-être à ce Lady Yakuza une force dans la composition des plans, dans le cadre pour emporter réellement l'adhésion : la mise en scène appliquée mais quelque peu banale de Suzuki ne parvient pas à transcender l'histoire qui reprend parfois un petit peu trop celle du premier épisode (la libération jouée sur une partie de dés, notamment). De plus, l'inaptitude martiale de Junko Fuji est ici un poil trop flagrante et Suzuki tente de contrebalancer en esthétisant les combats à l'aide de ralentis et d'effets de style qui ne masquent pas réellement la différence de crédibilité entre l'actrice et ses partenaires de jeu. Comme pour beaucoup de ninkyos, la quantité de plaisir pris par le spectateur dépend en grande partie de sa capacité à accepter des codes désuets aujourd'hui et à en savourer le charme d'époque, sa naïveté étant aux antipodes de nos habitudes contemporaines. On espère toutefois que Tai Kato, cinéaste réputé formaliste et metteur en scène du troisième épisode, saura donner à la série l'impulsion nécessaire pour qu'elle puisse décoller réellement.
vendredi 6 juin 2014
Lady Yakuza 1 : La pivoine rouge (Kosaku Yamashita, 1968)
Après l'assassinat de son père, Oryu (Junko Fuji) décide de devenir une yakuza. Joueuse itinérante, elle sauve un homme de Kumasaka (Tomisaburo Wakayama) lors d'une rixe mais devient elle-même la cible de représailles. A son tour secourue par Katagiri (Ken Takakura), un yakuza solitaire et mutique, elle découvre que celui-ci est le meurtrier de son père.
A priori, voir une femme tenir le rôle principal d'un film de yakuzas pourrait indiquer une variation sur le thème des héroïnes vengeresses dont Meiko Kaji fut au Japon la plus belle incarnation. Mais Oryu n'a rien des tueuses froides que sont Sasori ou Lady Snowblood ; au contraire, elle est douce, calme, mesurée et n'emploie la violence que lorsque la négociation a échoué. Avant d'être une justicière, elle est une conciliatrice et par son honnêteté et son sens du devoir, elle apparaît d'abord comme une version féminine du héros des Brutal tales of chivalry (dans lesquels Fuji et Takakura jouaient déjà). Grosso modo, Fuji Junko reprend le rôle de Ken Takakura qui quant à lui hérite du personnage bon et désintéressé victime de sa loyauté à un mauvais clan joué habituellement par Ryo Ikebe.
Vu de loin, pas grand chose de nouveau sous le soleil. Pourtant, le scénario de Noribumi Suzuki - également metteur en scène du second volet - réussit à présenter un nombre conséquent de personnages et d'intrigues. On est donc face à une Oryu à la recherche du tueur de son père, qu'elle prend pour Katagiri, lui-même lié par son serment envers l'assassin ; l'adjoint d'Oryu, amoureux d'elle, refuse de se marier pour ne pas abandonner celle-ci, également convoitée par Kumasaka dont l'homme de confiance ne parvient à épouser la femme qu'il aime que grâce à l'aide d'Oryu ! Tout ces éléments sont isolément déjà vus mais leur cumul rend le film un peu moins balisé que certains ninkyos même si certaines pistes sont assez mal exploitées, notamment celle de l'homme balafré par Oryu qui se révèle en fin de compte totalement inutile.
Comme pour les Brutal tales of chivalry, il y a une surabondance de bons sentiments qui frôle parfois la mièvrerie et qui pourrait être difficilement supportable sans le talent des acteurs. Takakura et Fuji sont égaux à eux-mêmes et si la plupart des seconds rôles sont corrects, le cabotinage de Wakayama et de sa " sœur " est en revanche assez pénible. On note aussi une grosse faute de gout franchement gênante : le personnage du fils attardé dont la bêtise est sans cesse surlignée par son accoutrement ridiculement occidentalisé et sert de prétexte à un humour bas-du-front mâtiné de racisme. Autrement, la manière dont Wakayama est évacué du récit est quelque peu abrupt mais permet au scénario de se concentrer sur le plus intéressant : les rapports ambigus (respect ou amour ?) entre Fuji et Takakura, qui éclipsent facilement une trame " générale " autour de la mort du père de Fuji guère captivante.
Kosaku Yamashita n'est ni le meilleur ni le pire des artisans nippons et se révèle d'un talent variable. Les deux scènes d'action sont réussies, la première étant surtout un moyen de mettre en valeur la grâce de Junko Fuji et la seconde reprenant l'inévitable carnage de fin, relativement bien cadré et découpé. Hors-action, Yamashita semble plus doué pour composer de beaux plans que de belles scènes, et sa mise en scène manque considérablement de dynamisme notamment lors des longs dialogues filmés en plans fixes. Ce statisme empêche un récit déjà plutôt bavard de décoller et les flashbacks au ralenti ont quelque chose de plutôt gnangnan. Rien de désastreux toutefois, pour un ninkyo tout à fait regardable mais qui ne sort pas réellement du lot et se révèle même un cran en dessous des meilleurs Brutal tales of chivalry. Plutôt recommandé aux amateurs de grands sentiments exacerbés qu'à ceux du féminisme ultra-violent tendance Elle s'appelait scorpion.
Note : si les paroles changent et que le chanteur y est remplacé par une chanteuse, la musique de fin semble posséder exactement la même mélodie et le même rythme que celle des Brutal tales...
mardi 6 mai 2014
Le Caïd de Yokohama (Kinji Fukasaku, 1969)
Le clan Danno, dirigé en sous-main par le stratège Tsubaki (Ryohei Uchida) entraîne dans sa lutte un clan allié que dirigent Tsukamoto (Koji Tsuruta), tout droit sorti de prison, et son adjoint Kazama (Bunta Sugawara). De son côté, Ooba (Noboru Ando), un yakuza ayant perdu son bras dans un combat, rêve de se venger du clan Danno.
Le Caïd de Yokohama n'est pas le meilleur film réalisé par Fukasaku dans les années 60 ; on peut lui préférer le très original Le Lézard Noir ou le côté plaisamment nouvelle vague de Kamikaze Club. Cependant, ces films-là ne sont pas tout à fait annonciateurs de la direction qu'il prendra durant la décennie suivante, pendant laquelle seront réalisés Le cimetière de la morale et la série Combat sans code d'honneur. Cette direction se retrouve en revanche dans ce Caïd de Yokohama (dont Guerre des gangs à Okinawa, ou l'on retrouve à peu près le même casting, devait initialement être une suite), première grande réussite de Fukasaku dans le domaine du film de yakuza. Il est également une très intéressante transition entre le monde du ninkyo, que pouvaient représenter les sagas Lady Yakuza ou Brutal Tales of chivalry, et ce qu'on appellera par la suite le jitsuroku-eiga qui démystifiait le code d'honneur traditionnel. On retrouve donc des personnages chevaleresques : Koji Tsuruta, Noboru Ando et Bunta Sugawara ne sont pas encore les gangsters furieux et instables des films ultérieurs. Ils portent en revanche en eux l'échec du mode de vie yakuza (la femme morte de Tsuruta, la perte du bras d'Ando) et ne se contentent plus de lutter contre un clan mais contre un système ou l'alliance politique importe plus que les valeurs humaines.
Si thématiquement on retrouve à un stade embryonnaire tout ce qui pourra faire la marque du cinéaste, formellement c'est un peu plus complexe. Le Caïd de Yokohama est un film plus lent, plus posé, plus romantique que ses successeurs et le style de mise en scène du cinéaste (les arrêts sur images, les cadrages penchés, le filmage caméra à l'épaule) s'accorde beaucoup moins bien à cette langueur qu'à ses débordements futurs. Le style s'y fait déjà viscéral et poignant, mais il n'est pas encore tout à fait adapté au ton. En revanche, le superbe casting (Ando, Tsuruta, Sugawara, Tomisaburo " Babt Cart " Wakayama en cinglé et l'inévitable Hideo Murota en sbire) compense largement ce déséquilibre. Par beaucoup d'aspects (l'amitié improbable entre Koji et Ando, le psychopathe admiratif devant le comportement du héros, la charge désespérée) on est ici en présence d'un brouillon de Guerre des gangs à Okinawa dans lequel ces éléments trouveront leur plein potentiel, mais un brouillon qui peut regarder une grande partie de la concurrence sans baisser les yeux, d'autant plus qu'il contient un certain nombre de moments très émouvants (le dernier face-à-face Tsuruta-Sugawara, la femme d'Ando courant après la voiture, Wakayama à bout de nerfs renvoyant ses hommes).
Au final, Le Caïd de Yokohama serait à la suite de la carrière du cinéaste (et notamment Guerre des gangs à Okinawa) ce que Okita le pourfendeur fut au Cimetière de la morale : un précurseur inspiré bien qu'inégal. Les thématiques du ninkyo (la difficulté pour le couple de se stabiliser, le rapport de fraternité entre les membre du clan ou deux adversaire) viennent à la fois lui donner une plus grande force émotionnelle tout en le privant de la dimension nihiliste de ses chefs d’œuvre. Ainsi, on pourrait oser un parallèle entre Fukasaku et Seijun Suzuki : tous deux sont des cinéastes ayant débuté avec des films relativement conventionnels et qui progressivement imposeront leur style, violent pour l'un et délirant pour l'autre, jusqu'à subvertir complètement l'approche habituelle du genre dans leur film-somme (respectivement Le Cimetière de la morale et La Marque du tueur). Un jalon historique important qui n'est d'ailleurs pas sans évoquer le cinéma de Jean-Pierre Melville.
Inscription à :
Articles (Atom)




















